La Presse
10 juin 2004, cahier LP

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 1

Bula bula

Tel que promis il y a deux semaines, Bruno Blanchet nous écrit en direct des îles Fidji, où il entreprend un voyage d'un an, juste pour voir.

Quand j'ai choisi les îles Fidji comme première destination, j'ai arrêté mon choix à partir de la courbe climatologique du pays sur Yahoo Météo point com.

Quelques jours avant de partir, je me suis mis à lire les petits caractères dans le guide Lonely Planet. Des serpents de mer de quatre pieds de long, dont la morsure est mortelle mais qui, " heureusement ", selon le guide, " ne mordent que très rarement ", des méduses microscopiques qui vous pondent des cochonneries sous la peau, des moustiques porteurs de fièvre de Dengue, des araignées géantes, etc., etc. Rien pour faire triper le petit gars à sa maman.

Puis, le matin du départ, j'ai mis mon sac sur mon dos. Merde. Trois fois trop pesant. Mon chiro et mon dos ne seront pas contents.

Dix-huit heures d'avion. Deux escales- une à Toronto, où on m'a questionné, fouillé et rayons-ixé, et l'autre à LAX-, puis 45 minutes de camion funky pas de suspension sur une route de brousse par une température de jungle, et devinez quoi? La première personne que je croise, à 3h30 du matin dans un dortoir pour six personnes sans climatisation s'appelle Michelle et elle vient de... Québec. Bon. Hip hip hourra pour l'exotisme et le dépaysement. Assis au bord du lit, jusqu'à 4h30 du matin, j'ai vécu mon baptême fidjien à parler de la Fin du monde est à sept heures et de la Sécheuse... Si j'avais su, je serais allé à Saint-Machin, au camping Chez Paul.

Je blague. C'est probablement la meilleure chose qui pouvait m'arriver. Parce qu'en arrivant à Nadi, je mourais de peur. Quand Michelle m'a raconté qu'elle était partie depuis quatre mois, qu'elle avait parcouru l'Australie et la Nouvelle-Zélande toute seule avec son vieux sac et sa tente, ça m'a comme... un peu rassuré.

L'après-midi, je m'assoie sur le balcon de ma chambre avec vue sur la baie de Nadi pour vous écrire ces quelques petits mots. Et c'est presque... irréel. Le vent tiède fait doucement bruisser les feuilles du cocotier penché au-dessus de ma tête, les belles grosses madames fidjiennes accrochent des serviettes à la corde à linge dans la cour de l'hôtel en riant- assurément de me voir si blanc, je suis à la limite de la transparence!- et un oiseau vient se poser sur la rampe pour ajouter son chant- qui ressemble étrangement à un rire d'enfant- au délicieux de l'instant. Ça y est, je ne me suis jamais senti aussi... bien. Juste bien. Vous, moi, l'océan, la musique de Beck. Wow. J'en ai l'oeil presque humide.

C'est le moment qu'a choisi la grosse mouche brune pour me piquer. Criss.

Faut croire que mon existence est faite de ces " timings " ridicules. J'évolue en permanence dans un film de Charlot, dans le rôle du petit gros un peu idiot.

J'ai dit une mouche, mais je devrais plutôt dire " un dard de camping avec des ailes "- gros comme ça, je ne suis pas certain, mais je crois que, chez nous, on appelle ça un bateau. Dans ses yeux, j'ai pu lire qu'elle avait peut-être une option sur ma viande blanche. En fait, c'est quand elle s'est léché les babines en me faisant un clin d'oeil que j'aurais dû comprendre.

Je l'entendais me tourner autour depuis un moment- au début, je croyais qu'un Cessna s'amusait à tourner dans le ciel- mais c'est quand le son a cessé que j'aurais dû réagir. Les insectes carnivores, c'est comme les enfants tannants: c'est quand ils ne font plus de bruit qu'ils sont le plus inquiétants...

J'ai capoté. Je me suis vu dans une chambre d'hôpital pas de plafond, pas de plancher, sur un lit plein de morpions, faire 45 degrés de fièvre et être soigné avec des seringues rouillées.

À l'infirmerie de l'hôtel Horizon Backpacker, les gentilles responsables des plasteurs m'ont mis un moton de glace sur la bosse immense qu'a fait la piqûre. J'étais vert. Et elles ont ri.

La jolie Lucy, la plus compatissante, m'a essuyé le front avec une serviette en me chantant doucement un air fidjien. Les autres, hilares, se sont jointes à elle, et bientôt, j'étais entouré d'un choeur d'infirmières fidjiennes. Bula bula, la ka la la... Je ne sais pas ce que ça voulait dire, mais j'étais loin en ta... des urgences de l'hôpital Notre-Dame.

Puis, les gens assis dans le lobby sont accourus pour voir ce qui se passait. Ils se sont tous spontanément mis à taper des mains. De vert, je suis passé au rouge, puis au rose.

Bula bula, la la ka la ka...

Yeah. Fidji time.

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