La Presse
17 juin 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 2

Sortir... de l'hôtel

Bruno B. poursuit sa virée loin, loin, le plus loin possible d'ici...

Nadi, la ville.

Une ville? Pas tout à fait. Plus comme une rue. Avec un certain charme. J'avoue que c'est ma première " sortie " officielle et que tout me paraît absolument charmant.

Je dois vous avouer que ça m'a pris presque quatre jours avant de me décider à sortir du périmètre de l'hôtel. Faut dire que le premier soir, j'ai vécu une expérience un peu traumatisante...

Inconscient du danger que représente la tombée de la nuit dans les environs, je me suis chaussé de mes beaux souliers de course avec l'intention d'aller faire un petit jogging au coucher du soleil. La plage est plutôt moche dans la baie adjacente à l'hôtel Horizon, mais le ciel magnifique rend ce détail insignifiant.

Au bord du rivage, un groupe de jeunes Fidjiens tirent un immense filet pour récolter du poisson.

Je poursuis ma course.

Deux dames, qui marchent d'un pas rapide, font un détour pour croiser mon chemin. Arrivé à leur hauteur, je sursaute à la vue du chien qu'elles tiennent en laisse. L'immense berger allemand, avec le choker entre les dents et tout le reste, vous savez le genre qui mange assurément des petits enfants, se met à aboyer furieusement.

Une des deux femmes me fait signe et, dans un anglais approximatif, me conseille de rentrer immédiatement à mon hôtel. La plage est très dangereuse le soir et je vais sûrement me faire attaquer si je ne rentre pas avant la nuit. Devant mon air perplexe, elle me confie qu'elle ne sort même pas avec son chien, le soir...

Convaincu, je me retourne, et réalise alors que j'ai dû parcourir trois kilomètres. Et que la noirceur tombe rapidement.

Ah non! Pourquoi je cours après le trouble, tout le temps?

Calvaire. Vous auriez dû me voir sprinter... Je faisais des flammèches sur le sable.

Tout le long, je me sentais observé, épié, pointé du doigt, et je voyais des ombres menaçantes sortir des herbes longues pour me sauter dessus.

Bien sûr, rien de tout cela ne s'est matérialisé. La peur donne peut-être des ailes, mais aussi des hallucinations.

Quand j'y repense, je me dis que les deux dames ont bien dû se marrer...

Donc, trois jours plus tard, je me décide enfin à affronter le monde.

Et comme je vous l'ai dit précédemment, Nadi, la ville, a l'air charmante.

Sauf que...

On les appelle touts dans mon guide de voyage en anglais. Il y en a un aux deux mètres. Parfois deux. Un coup engagé sur le boulevard, il n'y a aucun moyen de leur échapper. Ils vous prennent par la main, ils vous tirent dans leur magasin, ils s'accrochent à votre sac; une vraie partie de rugby: bula, un taxi, sir, un couteau, un drapeau, de la dope, une sculpture, un taxi, want to smoke?, de l'alcool, un taxi, des filles, un taxi, where you come from, bula, un taxi, de l'alcool, un taxi, want some red one?

"Pardon?"
- Some red one. Very good.
- Some red quoi?
- Smoke. You know."

Je suis rentré. À pied. Épuisé. Je n'ai rien acheté, je ne suis pas un bon client de vente sous pression.

À l'hôtel, la belle Lucy a souri, en apercevant mon air dépité. J'étais heureux de pouvoir lui sourire en retour, tout en sachant qu'elle n'allait pas essayer de me refiler un taxi ou une salamandre empaillée. Elle m'a pris la main. Je croyais qu'elle voulait voir l'état de ma bosse de piqûre d'hydravion de la semaine passée. Elle m'a plutôt regardé droit dans les yeux, et elle m'a dit: Want to marry me?

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