La Presse
5 août 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 7

Des p'tits coraux de toutes les couleurs - deuxième partie en trois temps

Bruno B. poursuit son périple, et il devient de plus en plus profond...

Le centre Dolphin Bay Divers Re treat où nous sommes débarqués, Veronica, Jason et moi, est situé dans l'île de Vanua Levu, juste en face de celle de Taveuni, qui est communément appelée Garden Island of Fidji.

Détail digne de mention, le 180e méridien traverse l'île de Taveuni. C'est un des deux seuls endroits au monde où la date line passe sur la terre ferme- l'autre est quelque part au nord, en Russie- et c'est là, précisément, comme le nom le dit, que la date change sur notre belle planète.

Avant ce qu'ils appellent " l'uniformisation ", il y avait deux journées différentes dans l'île. En même temps. Un véritable cauchemar, paraît-il. Quand quelqu'un vous promettait quelque chose pour le lendemain, il était impossible de savoir de quel jour il s'agissait. Le " lendemain " d'aujourd'hui, soit demain demain, ou le " lendemain " d'hier, c'est-à-dire aujourd'hui demain?

Confusion.

Hier, nous sommes allés visiter le site officiel. Au bout d'un terrain de rugby mal entretenu, deux bancs de bois. Et deux pancartes. Sur l'une, il est écrit Yesterday, sur l'autre, il est écrit Today. Un mètre les sépare.

Alors d'aujourd'hui je suis allé à hier. Puis je suis revenu à aujourd'hui. Puis hier. Et hop! Aujourd'hui. Puis hier. Puis aujourd'hui.

Las, enfin, je me suis placé au milieu.

J'étais nulle part. Ni hier. Ni aujourd'hui. Véronica m'a pris en photo.

Weird.

J'étais sur la photo.

Au Dolphin Divers Retreat, je dors sous la tente, dans une ancienne plantation de cocotiers. C'est plutôt coquet, une cocoteraie. J'ai une vue sur la plage, trois repas par jour et du kava, en veux-tu en v'là, tout ça pour 25 dollars canadiens. Pas pire.

Demain, le cours de plongée débute. J'ai vu les photos des différents sites où nous plongerons. Ça a l'air extraordinaire.

Évidemment, j'ai un peu beaucoup la chienne.

L'instructeur, Roland, un Suisse allemand, a plus de 20 ans d'expérience en plongée sous-marine. On pourrait l'écouter parler de ses expériences pendant des heures.

Son accent est savoureux. Fuckingue Hell! est son expression favorite.

Malgré toute la confiance que j'ai en lui, je sens quand même le besoin de faire le brave. Le tough. Ce qui signifie, pour moi, de faire le clown. Je mets mon masque à l'envers. Pendant les exercices, je cache un briquet que j'essaie d'allumer sous l'eau. Par trois mètres de fond, j'attrape un concombre de mer et je m'en sers comme d'un énorme zob.

Roland est découragé.

Faudrait peut-être ajouter que ça fait une semaine que je cours de long en large sur la plage avec une bûche- log en anglais- dans les mains, pour rester en shape. Jason, mon ami irlandais, m'a baptisé le " logman ". Je crois qu'ici, on me prend pour un cinglé.

En fait, j'ai rarement été dans une aussi grande forme. Et je suis en train de nous faire une sacrée réputation de fous furieux, les Canadiens français.

Le soir, autour du feu, on s'amuse à chanter des chansons de bûches, des " Log songs " comme on les appelle. Ça va de " Log, log me do ", des Beatles, à " I'll always log you ", de Whitney Houston, en passant par la chanson thème de l'émission de télé, " The Log Boat ". Ma préférée demeure " How big is your log ", des Bee Gees.

How big is your log

Is your log as big as my log

I really need to know...

On pense déjà aux produits dérivés: le CD, le catalog, la cassette vidéo d'exercices, etc.

Vous avez de l'argent à investir?

Mercredi. J'ai réussi les exercices. J'ai passé l'examen avec succès, et c'est le moment de vérité- le mien, anyway: la plongée en eaux profondes, au Great White Wall.

Il s'agit maintenant de descendre à 30 mètres de profondeur, dans un monde liquide sombre et froid, avec l'obligation de demeurer en contrôle de tout élan de panique. En résumé, vaincre ma phobie.

Comment je fais?

Je respire. 10 mètres. Pression, 2 atmosphères.

Tout à coup que l'équipement fait défaut?

15 mètres. Je me traite de con.

Non mais, y'en a marre d'avoir la chienne! 40 ans de peur, ça suffit. Plonge!

20 mètres. Je respire. Mon " buddy " Jason me fait signe: " Tout va bien? " Je lui réponds que oui.

Si tu savais. Je freake! Qu'est-ce que j'essaie de me prouver au juste?

30 mètres. Pression, quatre atmosphères.

Je respire!

Puis, la révélation. Une muraille de corail blanc magnifique, des poissons par centaines, des requins (deux), une murène, comme sur la brochure.

J'ai jamais rien vu d'aussi beau. Et l'apesanteur avec ça. Wow. Je ne suis plus sur la planète. Il n'y a plus de raison d'avoir peur. Je suis nulle part.

Comme sur la photo.

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