Bruno B. est toujours au large... en jupe et en gougounes, le chanceux!

Le soir, au chic Yacht Club de Savusavu sur l'île de Vanua Levu, Tui, la patronne, organise des courses de crabes. Des bernard-l'ermite, ramassés sur la plage, qui portent sur leur dos des coquillages de toutes les couleurs et de toutes les dimensions. L'enjeu? Une Bitter, la bière locale. Les clients se massent autour d'un cercle de sable d'à peu près deux mètres de diamètre, et chacun mise un dollar sur le crabe de son choix. Tui a préalablement identifié les petites bêtes en inscrivant des numéros de 1 à 16 sur les coquilles.
Il est presque impossible de déterminer lequel sera le plus rapide. Pure luck. Le crabe numéro 7 est souvent le premier choix des parieurs, et le numéro 13 toujours le dernier, superstition oblige. J'ai choisi le numéro 10. Pour Guy Lafleur.
Dès que tous les crabes ont trouvé preneur, Tui les dépose au centre du cercle et pose un gros bol, un taki, sur les coureurs. L'ambiance s'échauffe. Les parieurs se mettent à crier. Le décompte commence. Lima, va, tolou, roua, doua, go!
Tui enlève le bol. Ils sont partis! Le premier crabe à sortir du cercle sera le vainqueur. Immédiatement, le numéro 6 soulève sa coquille et part à la course. Il frappe au passage le numéro 12, qui rentre dans son coquillage. Le numéro 3 ne bouge pas. Ti-Guy, mon crabe, dort lui aussi au gaz. Le numéro 6, à moins d'un mètre du fil d'arrivée, interrompt soudainement sa course. Son propriétaire, un Américain prénommé Tom, vocifère, furieux. Ti-Guy, sans doute réveillé par les cris du Yankee, se met au galop. Il est déchaîné. Je l'encourage: Guy Guy Guy! Mais le numéro 4, jusque-là pataud, entreprend un sprint d'enfer. À quelques centimètres du fil, il rejoint Ti-Guy et le dépasse. Non! Let's go Guy! Le numéro 4, propriété de Betty, la jeune Anglaise, s'enfuit avec la victoire. Je hurle ma déception. Elle pousse un cri de joie.
Le numéro 3 ne bouge toujours pas. Son propriétaire secoue la tête, hilare. Nos regards se croisent. Je souris.
Je viens de m'apercevoir que ça faisait un bout de temps que je ne m'étais pas excité comme ça. Depuis deux mois, c'est comme si la vie se déroulait au ralenti. Pire, image par image, ou au frame, comme on dit dans le métier. Je commence déjà à me demander de quoi le retour sera fait- contrats, rush, deadlines- et comment je pourrai retourner au rythme effréné d'une grande cité.
Ça fait huit semaines que je n'ai pas porté de souliers. Quand je ne vais pas en gougounes, je suis pieds nus. La plupart du temps en bédaine, je porte le sulu, une espèce de jupe pour homme faite d'un simple mètre de tissu qu'on enroule autour de la taille. Je n'ai pas écouté la télévision, ni la radio, depuis la fin du mois de mai. Juste pour vous envoyer mes articles par Internet, je dois faire 40 minutes de bateau. L'autre matin, je me suis acheté un journal. Le premier depuis mon départ. À la page deux, j'avais mal au coeur. Irak, Palestine, meurtre, vol, same old bullshit.
À propos, qui est le nouveau premier ministre du Canada?
Bof. Ça ne changerait pas grand-chose que je le sache. Le matin, je déjeune. Le midi, je dîne. Le soir, je soupe.
Mes journées commencent avec le chant du coq et s'achèvent à la tombée de la nuit. Je commence à connaître l'heure des marées et le temps qu'il fera selon la direction du vent. Je marche jusqu'au sommet de la montagne, derrière la cocoteraie, pour aller cueillir des fruits de la passion et des limes, que je mange en contemplant les bancs de coraux, d'en haut.
Hier matin, j'ai plongé au Purple Reef. J'ai vu Nemo, j'ai surpris une grosse pieuvre qui s'est cachée dans un trou trop petit, et j'ai joué avec un poisson trompette jaune. Dans l'après-midi, pour une bouteille de vin, j'ai peint une salle de bains bleu marin. Le soir, je me suis assis sur la plage pour contempler le coucher du soleil.
La tête au neutre.
C'est alors que j'ai vu apparaître une drôle de petite chose au loin. D'abord, j'ai cru que je rêvais. Puis, la petite chose s'est précisée. Non, je ne rêvais pas!
C'était le crabe numéro 3, qui, dans un sprint du tonnerre, se dirigeait à toute vitesse vers l'océan. Go go go!
J'ai éclaté de rire.
Hep.
À chacun sa course.
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