La Presse
19 août 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 9

Les bateaux

Quand on vit sur une île, on est à la merci du temps. Du vent, des vagues, des marées, du courant.

Car tout se fait par bateau. Et quand je dis bateau, je ne veux pas dire " paquebot ", mais plutôt quelque chose comme " chaloupe ". Sur un lac, une rivière, pas de problèmes, mais sur l'océan, c'est une autre histoire.

L'histoire du Rata.

L'année dernière, le traversier flambant neuf qui reliait Buca Bay au Korean Wharf a coulé. Trop chargé, il a pris la mer par un soir de tempête et il a frappé un banc de corail peu après son départ du quai. En 15 minutes, de traversier qu'il était, il est devenu site de plongée.

On l'a remplacé par un vieux pout-pout pourri nommé Rata.

D'une douzaine de mètres de long, le Rata accueille à son bord plus de passagers qu'un 727 rempli à craquer. Moyen le plus économique pour faire la traversée de trois heures entre les deux îles, il est prisé par les gens de la place qui n'ont pas une fortune à dépenser.

Ce soir, il n'y a aucun touriste à bord. Juste un tout petit Bruno assis entre deux Fidjiens de six pieds.

Le capitaine, sur le pont, regarde au loin en soupirant, les mains sur les hanches. La mer est agitée. Le vent, qui vient de se lever, brise la crête des vagues et siffle par les trous de la coque rouillée. Le capitaine enfonce sa casquette sur sa tête. On peut lire sur son visage que la traversée sera difficile.

Un groupe d'Indo-Fidjiens, assis derrière moi, rigole et se lance des boulettes de papier. Une grosse madame chargée de sacs d'épicerie s'est endormie, la tête sur l'épaule de son voisin amusé. Une vague frappe le bateau qui n'en finit plus de tanguer. Je ne partage pas le plaisir des autres passagers. Je commence déjà à avoir la nausée.

Le second du bateau, un jeune Fidjien d'une vingtaine d'années avec une afro " disco 1980 ", bombe le torse, règle son veston et vient me saluer. Il s'appelle Apenisa. Il a l'air fier de porter son costume de marin. Il me demande d'où je viens. Il me dit qu'il aimerait bien venir au Canada, un jour, pour jouer au rugby. Il me souhaite une bonne traversée.

Je le remercie. Mais je me dis que j'ai encore le temps de changer d'idée. C'est bien beau de vouloir vivre comme les autochtones, c'est pas une raison pour mourir avec eux.

Au moment où j'élabore un plan de sortie en douce, l'ancre est levée. Shit.

Le bateau s'engage dans la baie. Les flots sont déchaînés. Pas de doute, entre les deux îles, ça va brasser.

Apenisa me lance un clin d'oeil. Il vient se placer devant les passagers, une ceinture de sauvetage autour du cou, et se met à donner des consignes de sécurité, sur un ton qui n'entend pas à rire.

- S'il vous plaît, écoutez-moi! En cas d'accident, vous devez savoir que les ceintures de sauvetage sont situées dans les caissons sous les bancs. Chacun devrait en avoir une. D'habitude, il y en a assez pour tout le monde. S'il en manque, les mères devraient partager leur ceinture avec leur enfant.

Rassurant. Était-ce une blague?

- Et voilà comment vous devez porter la ceinture de sauvetage. Il s'agit de passer la tête dans le trou, en avant. Et d'attacher les sangles, de chaque côté.

Il mime le geste. Derrière moi, les Indo-Fidjiens continuent toujours de rigoler et ne portent pas du tout attention à la présentation en cours. Apenisa, agacé, les fusille du regard. Il grimace, secoue sa tête frisée et hausse le ton, en leur direction.

- Hé ho! J'ai dit écoutez-moi!

Surpris, ils se taisent. Il se met aussitôt à les blaster.

- Vous vous pensez intelligents ou quoi? Si jamais le bateau était renversé, qu'est-ce que vous feriez? Hein? En plein milieu de la mer, pensez-vous que vous seriez capables de nager? Dans des vagues de trois mètres, en pleine nuit, croyez-vous que vous pourriez survivre? Hein?

Silence à bord. Comme les autres passagers, je suis sidéré. J'ai le goût de plonger à l'eau et de retourner au quai. Le jeune homme, satisfait de son effet sur le groupe, met le paquet.

- Sans ceinture de sauvetage, vous allez vous noyer!

Il nous montre du doigt, un à un.

- Tous! La ceinture de sauvetage pourra vous permettre de flotter, pendant au moins 12 heures!

Il sourit.

- Et surtout ne paniquez pas! Nous vous enverrons de l'aide!

Bravo, Apenisa. Les passagers sont au bord de la panique. Gonflé à bloc, il conclut alors son discours, les deux bras dans les airs, à la Rocky.

- Mais le plus important, c'est d'avoir le désir de survivre! The will to live!

Ouf. Quelle performance. J'ai envie d'applaudir, mais je me lève pour aller vomir.

La traversée durera une heure de plus que prévu. La seule fois où j'ai été aussi malade, c'est à 16 ans, après une brosse au Pernod à La Ronde.

Mais nous y sommes arrivés.

Avant de débarquer, je suis allé voir Apenisa. Je lui ai dit qu'au Canada, il y a des pumas, des ours polaire et des grizzlis en liberté, et que le plus petit joueur de rugby mesure huit pieds.

Le pas léger, je suis descendu sur le quai.

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