La Presse
26 août 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 10

Le Lady Lo II, première partie

Les gens de la mer vous le diront: quand on fait le tour du monde sur un voilier, on se fait toujours poser les trois mêmes questions. Dans le désordre, elles sont: Avez-vous déjà vu des pirates? N'avez-vous pas peur des tempêtes? Que faites-vous le soir?

Bruno parti en plongée avec Teri et son mari Bill

Quand je lui pose la première des trois questions, Bill s'esclaffe. Il connaît trop bien la drill.

Bill et Teri sont deux retraités. Californiens d'origine, ils parcourent les mers depuis six ans, à bord du Lady Lo II, un magnifique voilier de 30 pieds et quelque.

Dieu qu'il a de la gueule, le Lady Lo II. Bien que je ne connaisse rien aux voiliers, je sais parfois distinguer le vrai du faux du tape-à-l'oeil, et le Lady Lo II, ancré au milieu d'une dizaine d'autres yachts au port de Suva, les fait tous paraître pâlots et maigrichons. Un seul coup d'oeil suffit pour vous convaincre que, du troupeau de bateaux, il est manifestement l'alpha, le mâle dominant; et, ce soir, dans la baie, si la mer sombre était nuit étoilée, il en serait le phare étincelant: la Croix du Sud(1).

(Je viens de lire Life of Pi...ça paraît-tu?)

Quand j'ai demandé à Bill ce qu'il était advenu du Lady Lo I, il m'a simplement répondu " Tu ne veux pas le savoir, garçon "- ya don't wanna know, boy, sourire en coin.

Ça y est, un autre désastre, que je me suis dit. J'ai ri.

Pourquoi pas. Après ma mésaventure de la semaine dernière sur le Rata, quoi de mieux que de passer deux semaines entières sur un bateau, à louvoyer doucement entre les îles du Pacifique? Silly me!

De toute façon, ma décision était prise, et mon backpack déjà dans la soute.

Oh! Vous vous demandez peut-être comment j'ai " amerri " là? Non?

Je vous l'explique quand même.

Il y a beaucoup de travail à faire sur un voilier, et Bill aime bien embarquer des backpackers pour l'aider, de temps à autre. (Sa femme Teri, j'en suis moins certain; sur le quai, elle ne sourit pas beaucoup, ce qui me semble étonnant pour quelqu'un qui profite de la vie comme elle le fait. M'enfin.) Et dans les cafés Internet ou les backpacker hostels, on peut afficher gratuitement sur un tableau la requête de son choix. Ça va du " voyageur qui possède une voiture et qui veut partager la route avec quelqu'un ", à celui qui " cherche à se débarrasser de ses bottines d'escalade ", jusqu'au " couple de retraités californiens à la recherche d'un marin ".

C'est celle-là qui m'a attiré.

Bill correspond parfaitement à l'idée que je me suis toujours fait d'un capitaine de bateau. Les yeux bleus, la grosse barbe blanche, la casquette de Paolo Noël. On s'est rencontré sur le quai. On s'est dit qu'on devrait peut-être en profiter pour partager une plongée.

" Good morning, boy! " Bill m'a serré solidement la main. J'y ai aussi mis du nerf, question de ne pas lui sembler trop moune. Ça a donné une vraie poignée de main d'hommes: l'énergie passe ou ne passe pas.

Elle est passée.

Je lui ai tout de suite avoué mon ignorance de la voile, des bateaux et de la navigation en général. Ce qui n'a pas semblé l'effrayer, à ma grande surprise.

" Tu l'apprendras donc de la bonne façon, boy ", qu'il m'a dit en me sacrant une grosse tape de capitaine de bateau dans le dos. Son ton paternaliste et sa façon de m'appeler boy- avec son épais accent de la Californie- aujourd'hui me font rigoler. Mais je sens que, dans une semaine, ça va me taper sur les nerfs en tab...

Je devrais peut-être lui dire que j'ai 40 ans et que j'ai un fils de 18 ans qui va venir me rejoindre en Thaïlande pour Noël... Ah, je ne vous l'ai pas dit? Eh oui, Boris commence à penser à faire un bout de chemin avec papa. Ce serait cool, qu'il m'écrit dans son dernier courriel.

Effectivement, ce serait très cool.

Plus tard, au dortoir du South Sea Hotel, je n'arrive pas à fermer l'oeil. Même si, ce soir, exceptionnellement, le silence règne dans le dortoir. Car Bill me l'a assuré.

Beau temps mauvais temps, demain, on lève les voiles.

Allez, on se reparle sur l'eau?

En passant, aux trois questions, Bill a répondu non.

(1) L'équivalent de notre étoile Polaire dans l'hémisphère sud.

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