La Presse
2 septembre 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 11

Le Lady Lo II, acte deux

La girouette sur le mât indique un vent du sud.

Bill part les moteurs. Nous devons d'abord sortir de la baie, puis ensuite, seulement, nous pourrons hisser les voiles. Il s'agit d'abord de bien placer le bateau dans le vent.

Et sortir d'une baie ne se fait pas de n'importe quelle façon. Il y a du trafic et, même s'il n'y a pas de pointillé blanc, il y a bel et bien une route, à deux sens, avec une bouée rouge et une bouée verte pour indiquer de quel côté devra être tribord ou bâbord, selon que l'on entre ou sort de la baie. Sinon, si j'ai bien compris, la priorité est à celui qui n'a pas un vent favorable. Toutes des choses que j'ignorais jusqu'à présent.

Ce voyage risque d'être fort intéressant.

Au sortir sur l'océan, le vent prend de l'importance. Pour la première fois, je vois Teri sourire. Je comprends maintenant son air bête sur le quai. Cette belle grosse madame, elle est heureuse au large.

Bill me demande de l'aider pour placer le boom, soit la barre transversale du mât qui donnera à la voile l'angle désiré. Il m'apprend mon premier noeud marin. C'est comme ça, puis par en dessous, puis comme ça et comme ça. Et ça tient.

Bill jette un dernier coup d'oeil à la girouette, puis il hisse la voile.

Tiens-toi bien, garçon- Hold on, boy-, qu'il me lance en souriant. Aussitôt la voile tendue, je saisis. Le voilier prend un angle d'à peu près 45 degrés et fonce à toute vitesse, en silence, à travers les vagues.

Je ne sais pas si vous savez, mais un plancher incliné, ça penche en chien. La vie risque de prendre une drôle de perspective! Nous sommes soudainement dans un décor expressionniste allemand. Youpi! C'est le bateau du Docteur Caligari.

Immédiatement, Bill me demande de prendre le gouvernail.

Come on, let's steer that ship, boy!

Je crois à une blague. Bill voit bien mon étonnement.

Pas de raison pour attendre, boy!, qu'il me dit en me poussant vers la cabine et en me faisant presque perdre pied.

Un peu inquiet, je m'installe derrière le gros steering d'acajou. Bill m'indique le compas. Il m'explique que je dois m'assurer qu'il indique toujours la même direction: le nord-est. Les autres appareils- l'indicateur de profondeur, l'autre qui mesure la vitesse du vent (dont j'ai oublié le nom) et l'autre patente qui sert à de quoi (dont j'ai pas compris le nom)-, il me les expliquera plus tard, quand ils me seront nécessaires. Sinon, il y a des mappes sur le mur et un calendrier de filles " tounues ". Dessus, il y a Miss September. Un méchant pétard. Des seins comme des obus, les lèvres d'Angelina Jolie et des fesses comme Belle Pitoune. Wow.

Pour la toute première fois de ma vie, j'ai un peu hâte au mois d'octobre.

Bill me tape sur l'épaule.

" Et regarde droit devant, boy, les filles, c'est pour le soir! " qu'il me dit en rigolant.

J'empoigne le gouvernail, je fixe le regard sur l'horizon et, franchement, je m'en tire pas mal.

Le soir, alors que nous sommes ancrés au milieu d'une jolie baie, devant la plage de sable blanc d'une île déserte, Teri nous sert un copieux repas. Du steak et des patates.

Après le souper, je monte sur le pont. La nuit est noire. Il n'y a pas d'étoiles dans le ciel, et je suis déçu. Je m'attendais à voir du spectaculaire. La Voie Lactée, genre style.

Mais dans l'eau- phénomène étrange- la ligne de l'ancre a l'air d'un long tube au néon. Elle brille comme si on l'avait branchée sur le 220! Je descends chercher Bill.

" Oh, ça, ce sont des planctons luminescents ", m'apprend Bill. " Attends, je vais te montrer quelque chose ", qu'il ajoute, mystérieux.

Il empoigne alors la chaîne de l'ancre et la secoue doucement. Le plancton, qui s'était agrippé à la ligne, se met à virevolter dans toutes les directions.

En un instant, des milliers de minuscules lumières qui pétillent autour du bateau remplacent d'une très jolie façon les étoiles qui ne sont pas au rendez-vous.

Maudit beau show.

C'est Flipper!

Le lendemain matin, une bande de dauphins s'amusent à sauter autour du bateau. C'est comme dans les vues. Je prends une photo. Puis, au loin, une baleine immense et son baleineau. Mauvais timing. La batterie de la caméra est à plat. C'est toujours comme ça.

Teri adore les baleines. Elle dit qu'elle les attire. Curieusement, au même moment, la baleine semble remarquer notre présence. Elle s'arrête, et se met à nager en notre direction. Full pin. Comme un train qui fonce sur un camion. Sommes-nous au milieu d'une intersection? Teri appelle Bill sur le pont. Il fronce les sourcils.

Oups. Ça ne tourne pas rond...

Qu'arrivera-t-il à Bruno? À Bill et à Teri? Au bateau? On le saura la semaine prochaine

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