La Presse
16 septembre 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 13

Doug

Après mon aventure en bateau, loin d'être las de l'eau, je suis re tourné au centre de plongée de Dolphin Bay pour y suivre le cours de maître plongeur. Tant qu'à y être, allons jusqu'au bout! De toute façon, je n'ai pas le choix: je suis accro.

Pour les quatre ou cinq prochaines semaines, je serai donc très occupé à étudier des manuels de plongée et à guider des sorties en mer. J'ai cru devoir interrompre ma correspondance avec vous pour un petit bout de temps- pas grand-chose à vous relater, sinon qu'il y a de beaux poissons, des coraux formidables et que, sous l'eau, je suis de plus en plus à l'aise- et ça me rendait franchement un peu triste.

Mais ce matin, il m'en est arrivé une " pas pire ".

Il est midi. Je viens de prendre une douche. J'en avais bien besoin. Et c'est de la plage que je vous écrit (c'est pas pour faire mon " frais ": c'est parce qu'il n'y a pas de mouches sur la plage). L'ordinateur sur les genoux, les deux pieds dans le sable, à l'écart des cocotiers- les cocotiers ont cette particularité de laisser tomber des noix de coco-, je regarde monter la marée. La lune étant au milieu de son cycle, la marée est douce. " C'est un murmure ", qu'on dit ici- on l'appelle d'ailleurs the whispering tide. Les oiseaux chantent, il pleut sur Taveuni, l'île d'en face- il pleut toujours sur Taveuni!-, et les chiens, Boxer et Sox, s'amusent à se mordre la face. C'est leur jeu préféré.

Boxer me fait rire. Il a une tête de Gremlin. Qu'il est laid! Il a sept ans et en paraît 20. Je suis certain qu'il est le résultat d'un croisement entre un chihuahua et autre chose qu'un chien. Sox, lui, est un bâtard brun. That's about it. Pas grand-chose d'autre à ajouter sur lui, à part qu'il est un peu fou, et toujours celui qui part le bal. Et en ce moment, je me demande sérieusement où les chiens trouvent l'énergie pour se chamailler. Après ce qu'ils ont fait tout à l'heure. Trois points de suspension.

Doug habite à côté du centre de plongée. Locateur de toute la baie, il vient de Nouvelle-Zélande, mais a passé les 15 dernières années ici, à Vanaira, à faire sécher le " copra ", la chair de noix de coco- 500 piasses la tonne-, et à s'occuper de ses deux frères handicapés mentaux, Robert et Ronald.

Si j'ai intitulé cette chronique " Doug ", c'est que ce qui vient de se passer est un peu beaucoup grâce à lui. Ou encore " de sa faute ", selon le point de vue que vous aurez choisi.

Un beau vieux monsieur, ce Doug. Il ressemble à Sean Connery très bronzé. Cinquante-huit ans, né dans l'île de Nanuya Levu- l'île qu'on nomme aujourd'hui Turtle Island, sur laquelle les stars américaines viennent passer leurs vacances à l'abri des paparazzis- d'une maman fidjienne et d'un père néo-zélandais, Doug a tout laissé tomber, à la mort de sa mère en 1990, pour éviter à ses frères l'internement: un bon travail à Auckland, sécurité d'emploi, grosse maison, tout le tralala. Il vit ici dans une maison sans fenêtre et sans électricité. Mais ses deux frérots sont en liberté.

L'année dernière, un cyclone a emporté le séchoir à noix de coco. À court de ressources pour le rebâtir, Doug a dû trouver d'autres moyens pour survivre.

Un de ceux-ci est la chasse au cochon sauvage.

Doug est rapidement devenu un expert dans la région. Déjà, chasseur à l'occasion- par nécessité, car, dans un pays en voie de développement, y'a pas souvent de jambon au Provigo-, il a perfectionné son art en parcourant inlassablement les vallées environnantes, à la recherche de signes, de traces, d'odeurs, d'excréments ou de tout ce qui à trait aux moeurs des porcinés. Maintenant, il sait où ils boivent, les cochons, où ils dorment, les cochons, et où ils se roulent dans la boue; il sait où ils se cachent le jour, quand il fait soleil, et où ils courent librement, après la pluie.

Jusqu'à hier, Doug a toujours flairé et chassé le cochon en solo, armé d'une lance et d'un couteau. Des cochons sauvages pas gentils du tout, qui peuvent peser jusqu'à 40 kilos. Mais ce matin, il a emmené avec lui deux néophytes, pas chasseurs pour deux sous, et un peu épais en la matière: Petr, un maître plongeur d'Autriche, et Bruno, un bozo du Canada. Et le résultat?

Une catastrophe. Un vrai massacre.

Musique de film d'horreur.

Un bain de sang!

Suite la semaine prochaine... en principe!

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