La Presse
7 octobre 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 16

Doug, suite et faim

Derrière moi, le cochon semble avoir stoppé sa course. Essoufflé, je m'arrête.

Atteint au flanc, l'animal s'est affaissé. Loin d'être mort, il continue de se débattre (avec ce que vous savez déjà), et il tente de se relever. Les chiens accourent. Le cochon hurle. Son cri me fait frissonner. C'est le cri d'une bête qui va mourir, et qui le sait.

Les chiens s'approchent, toutes dents dehors, bouches ensanglantées. J'ai pas du tout envie de les voir déchiqueter le pauvre cochon de nouveau.

" Kill the motherf... ", me crie Doug.

Il n'a pas le temps de finir sa phrase. Ma lance a déjà transpercé le poitrail de la bête, qui laisse échapper un dernier souffle. Enfin. Sa souffrance est terminée.

Je retire la lance, bouleversé. Tout nu, j'ai du sang sur les mains, dans la bouche.

J'ai tué.

Le soir, au village, c'est la fête. On prépare un lovo- une méthode de cuisson par enfouissement, sur des pierres chaudes recouvertes de feuilles de bananiers-, et tout le monde est invité, car il y a suffisamment de cochon. Les enfants s'amusent. Les femmes débitent la viande. Les hommes boivent le kava. Doug raconte notre histoire de chasse. Les hommes rigolent. Les femmes se cachent le visage et rougissent pendant la description que fait Doug de mon appendice. Malgré le côté burlesque de notre aventure, je vois bien que Doug est fier de nous. Même Beate, copine de Petr et végétarienne enragée, n'est plus fâchée. Elle sourit, plutôt, à la vue des mines réjouies de ces gens qui ont souvent bien peu à se mettre sous la dent.

Et il y a de quoi sourire: s'il y avait un barde attaché à un arbre, la scène ressemblerait, dans sa version tribale, à la dernière image, belle et bruyante, d'un album d'Astérix.

C'est sur cette dernière image que je vous dis au revoir. Je dois interrompre la correspondance pour quelques mois et, malheureusement, je ne peux pas vous révéler la raison de ce black-out temporaire.

Entouka, pas tout de suite. Vous comprendrez quand je vous écrirai la prochaine fois. Ce n'est rien de grave. Au contraire. C'est très tripant.

Je ne vous en dis pas plus.

À tous ceux qui m'ont écrit sur le Net (merci!), je tiens à dire que, si je ne réponds pas à vos courriels- et j'en suis navré-, ce n'est pas de l'ingratitude; c'est parce que je n'ai pas accès à Internet dans mon île déserte. Merci de votre compréhension.

J'aimerais aussi remercier (oh! on se croirait aux Gémeaux!) les lecteurs et les lectrices qui ont pris le temps, jusqu'à présent, de partager mon beau voyage. Ç'a peut-être l'air con à dire, mais, quand j'écris en me disant que vous me lirez, chez nous, je me sens un peu plus près de la maison. Et ça me réchauffe. Parfois, bien concentré, j'ai l'impression de presque vous entendre réagir. J'écris alors au son de " Maudit toton! ", " Maudit pissou! ", " Maudit plein de m... " et toutes ces expressions qui, quand elles parviennent au bout du monde, deviennent jolies et rassurantes.

Je vous laisse sur une scène classique de la vie aux îles Fidji, une histoire tirée d'un article paru dans le journal Fiji Times de la semaine dernière, intitulé Only in Fiji.

Près de Suva, la capitale, deux employés de la voirie travaillent aux abords d'une ferme.

Le premier creuse un trou. Le second bouche le trou. Ils avancent le camion de quelques pieds. Ressortent les pelles. Creusent un trou. Rebouchent le trou. Rembarquent dans le camion. Dix pieds plus loin, même histoire.

Le fermier qui regarde la scène, intrigué, leur demande à quoi correspond ce curieux manège.

" Oh, c'est parce que d'habitude, nous sommes troi ", lui répond le plus grand des deux. " Mais aujourd'hui, Ronald est malade. Et Ronald, c'est celui qui place l'arbre dans le trou. "

Allez. Bula, Moce, Vinaka, et toutes ces sortes de choses. À bientôt. Je pense à vous.

Fin du premier acte.

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