La Presse
25 novembre 2004, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 17

Travail au noir

Voilà. Si je ne vous ai pas écrit depuis deux mois, c'est que je m'étais trouvé un boulot de G.O.-guide-de-plongée-sous-marine dans un club de vacances aux îles Fidji. Et comme je bossais en toute illégalité- c'est-à-dire sans permis de travail-, j'ai préféré ne pas faire de vague avec mon histoire de plongée. De toute façon, un G.O. n'a rien de vraiment excitant à raconter, à part les trois " S ": Sea, Sex and Sun... (Voix d'annonceur: " Vous trouverez tous les détails croustillants de cette aventure dans le livre La frousse autour du monde, à paraître cet automne. ")

Mais je peux quand même vous parler de la fois où, après ma centième plongée, toutes les filles du club sont sorties et m'ont fait une jolie petite ovation. J'étais fier. J'étais touché.

Au milieu du groupe, il y avait Mavis, la belle Mavis, une grande princesse en chocolat dont je suis éperdument amoureux- personne ne le sait, mais, la veille, nous nous sommes tenus par la main.

J'improvise alors un petit pas de danse lascive pour les faire rire (depuis que je suis parti, je suis plutôt réservé, mais il s'agit qu'il y ait un public et hop! le bozo revient au galop) et pour faire mon sexy (vous devriez me voir le body: muscle, bronzage, pas une once de gras, je suis beau). Et c'est alors qu'en faisant ma danse du petit paon, espèce de con, bang! je me cogne l'orteil sur une roche.

Pas à moitié. Ça fait " crac ". AYOYE! La douleur est tellement soudaine, tellement intense, que là, dret'là, devant mon fan-club de fifilles, devant la princesse à qui je fais la cour depuis deux mois, je perds connaissance et je pisse dans mes culottes.

À part ça, à part ça, à part ça...

La fois où je me suis perdu dans la jungle, la nuit, en revenant d'un party au village d'à côté? La fois où je me suis fait poursuivre par un taureau enragé? Ou la fois où je suis tombé nez à nez avec un bullshark- un des requins les plus voraces- de presque 20 pieds?

Fidji! Que de beaux souvenirs!

J'avoue que j'ai eu ma part de malchances (j'ai souvent couru après le trouble, il faut dire), mais j'ai vraiment passé six mois extraordinaires. Avec des gens généreux, sensibles, formidables.

Quand je suis parti, il y trois jours, tout le monde s'est réuni pour me chanter le Isa isa, une chanson hyper triste que les Fidjiens offrent à ceux qui s'en vont. Ça parle de deux amoureux qui doivent se quitter, mais qui promettent de s'aimer pour l'éternité. Au milieu du groupe, Mavis, ma belle Mavis, la tête baissée, en larmes, incapable de chanter. Je me suis mis à trembler. Mon cou ne savait plus tenir ma tête, mes jambes le reste. J'ai senti le sol s'ouvrir sous mes pieds, et je me suis mis à sombrer. Dans un gouffre de tristesse. Les lunettes fumées embuées, et des grosses larmes de crocodile qui tombent sur les clavicules. Mavis s'est écroulée dans mes bras. Nous nous sommes serrés fort. Si fort. Comme pour essayer, une dernière fois, désespérément, de se souder ensemble, et de ne faire qu'un, inséparable.

Fuck.

J'avais oublié, depuis le temps, que les voyages, c'est partir. Toujours partir.

Toujours quitter.

Et là, je suis en Nouvelle-Zélande. Youpi. C'est plein de montagnes. Mais c'est plate. C'est plein de monde. Mais je suis tout seul. À l'autre bout du monde. À l'envers.

Je suis homesick. Je ne sais plus où est ma maison.

J'ai regardé sur un globe terrestre hier, et je crois que, si je creusais un trou, là, sous mon lit, dans ma chambre d'hôtel, j'arriverais probablement sur De Lorimier, quelque part dans Rosemont.

Hmmm...

À Queenstown, ce matin, il y a eu un tremblement de terre. Un vrai. 7.2 à l'échelle Richter. Vous en avez sûrement entendu parler dans les journaux ou aux nouvelles. J'y étais.

Et de quoi ça a l'air?

Comment vous dire... C'est vraiment une sensation étrange. Une impression, tout à coup, de ne plus s'appartenir. Pour un instant, quand ça tremble, on perd littéralement tous ses repères.

Comme quand on vous chante une chanson triste, et que vous ne pouvez rien y faire.

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