Ma première impression de Kuala Lumpur? Fucking hell! Les motos roulent sur les trottoirs. La rue est un champ de tir qu'on traverse avec une cible sur le dos. Les regards illisibles des passants vous rappellent sans cesse que vous êtes un étranger qui ne fera que passer, l'humidité vous coince les articulations, et s'ajoute à l'agression, aux odeurs et à la pollution: curry et diesel, urine et poubelle, durian et aisselles. Kuala Lumpur pique les yeux et sent le tsour. Maudite belle place pour passer Noël.

Je m'arrête un instant pour contempler le chaos. Un homme m'interpelle. Hey, brother, are you looking for something? Non, je ne cherche rien, merci. (Bon, qu'est-ce qu'il veut me vendre, celui-là?)
Il sourit. Il est petit et a les dents du devant pourries. Il insiste. Where are you from? Je suis du Canada. From Canada? Wow! qu'il me répond, soudainement excité. Il me raconte que sa soeur vient de partir pour le Canada, il y a une semaine, et que sa mère pleure sans arrêt depuis, car elle est inquiète pour sa fille. Est-ce que je pourrais venir à sa maison pour la rassurer? qu'il me demande dans un même souffle. Il étire le bras pour me prendre la main. Je recule d'un pas. Ouf. J'en ai entendu des bonnes, mais celle-ci, j'avoue, chapeau!
Sauf qu'au moment où j'aurais dû tourner les talons, j'ai une hésitation. Il y a quelque chose dans son oeil qui me fait croire que sa proposition n'est peut-être pas malhonnête. Il a quelque chose de doux. Quelque chose de... Bambi. Quand ces choses-là vous arrivent, inconsciemment, vous faites l'inventaire de ce que vous avez sur vous: 150 ringgits (l'équivalent de 50 dollars canadiens), aucun document important, aucune carte (je me ballade toujours avec des photocopies et laisse les originaux dans un coffret de sécurité à l'hôtel), une bouteille d'eau et un plan de la ville: qu'est-ce que j'ai à perdre? Au pire, dans une ruelle, il me donne un grand coup de bâton et je meurs avec de nobles intentions. Je décide de le suivre.
Apres une dizaine de minutes de marche extrême " kuala-lumpurienne ", j'apprends qu'il s'appelle Jamil, et nous arrivons devant un bâtiment du type dont j'ignore si je suis derrière ou devant. Au troisième étage, il pousse une porte (?), qui s'ouvre sur une cuisine (?), où une femme fait cuire de la nourriture (?). Il lui explique quelque chose en malais et la femme, réjouie, me fait passer au salon; elle revient au bout de cinq minutes avec ce que je crois être la maman: une vieille dame courbée d'à peu près deux mille ans et qui doit mesurer trois pieds, dépliée. Elle lève la tête et m'offre le plus beau des sourires édentés. Elle s'assoit. Jamil me tape sur l'épaule. Go! J'avais le plancher.
Alors, pendant 20 minutes, j'en ai profité: je lui ai parlé de vous autres. Je lui ai dit combien vous étiez beaux et accueillants, propres et organisés; je lui ai raconté Québec, l'Estrie, la Gaspésie, et je lui ai vanté les quatre saisons; je lui ai parlé de ma famille et, avec émotion, je lui ai décrit la fête de Noël à la maison.
Je pense que j'ai donné un pas pire beau show- genre " 4 " dans le télé-horaire. Jamil, qui faisait la traduction, semblait très satisfait. La madame momifiée était plus difficile à lire, avec sa peau grise si ridée qu'on aurait dit l'expression de toutes les grimaces d'une vie figée en permanence dans son visage.
J'ai fait signe que je devais partir. La vieille dame m'a pris la main et m'a tiré vers elle. Elle sentait le camphre. J'ai tendu l'oreille. Dans un anglais approximatif et avec beaucoup d'effort, elle m a dit: Thank you. And Merry Christmas, Mister Canada.
Je suis sorti sur la rue. Rien n'avait changé. Les mêmes pilotes déments, les mêmes klaxons de moto, le même bordel. Je me suis arrêté un instant pour contempler le chaos.
Dieu qu il était beau.
Joyeux Noël à vous aussi, gens du pays.
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