La Presse
17 février 2005, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 27

Bienvenue au Myanmar

"Min gala ba! " (Dieu vous bénisse!), vous lance le soldat à la douane de Yangon, au Myanmar, avec un large sourire- que vous lui rendez (non pas parce que vous en avez envie, mais parce qu'il tient un gros fusil). Il scrute ma carte d'immigration. Aïe... Je suis un peu inquiet. Ici, il est interdit d'être journaliste- ou associé de près ou de loin aux médias. Alors, sous " occupation ", j'ai écrit " plombier magique ". J'espère que je ne serai pas démasqué.

Dans le guide Lonely Planet sur le Myanmar (ex-Birmanie), toute l'introduction est consacrée à la question suivante: doit-on ou non visiter ce pays dirigé par une junte militaire, où les droits de l'homme sont ignorés de façon systématique et les opposants au régime, muselés et condamnés aux travaux forcés?

Aung San Suu Kyi*, Prix Nobel de la paix, croit que la présence de touristes donne de la légitimité au pouvoir militaire (en plus de leur flot de cash money), et elle encourage les étrangers à boycotter son pays tant et aussi longtemps que la situation actuelle va durer.

Par Par Lay, 56 ans, comédien, ne partage pas son opinion. "Si les gens cessent de venir de partout dans le monde pour nous applaudir, la police profitera de l'absence de témoins pour revenir nous arrêter et nous jeter en prison. Et cette fois, je n'en ressortirai pas vivant."

Leader de la légendaire troupe de comiques Les Frères Moustaches, Par Par Lay sait de quoi il parle. En 1996, lors d'un spectacle de deux heures donné devant la résidence de Aung San Suu Kyi, à Yangon, son frère Lu Paw et lui y sont allés courageusement de quelques pointes aux dirigeants du pays, malgré la tension politique et la présence évidente de la police secrète dans la foule. Mais ce soir-là, les gardiens de la dictature ne les ont pas trouvés drôles. De retour à Mandalay, ils ont été tirés de leur lit par les soldats de la sordide " Intelligence militaire ": torturés et interrogés pendant des jours, ils ont été condamnés, après une parodie de procès qui a duré huit semaines, à sept ans de travaux forcés. (Note à un ami: ce n'est pas un pays pour toi, Jean-René! Embrasse le Gros...)

Les deux premiers mois, ils les ont passés à casser des cailloux du matin au soir et à dormir les pieds enchaînés, la nuit, à la merci de la vermine et des moustiques. Sous-alimentés, atteints de malaria et de dysenterie, ils ont survécu grâce aux médicaments que leur faisait parvenir un groupe d'artistes de la scène internationale (dont Rob Reiner, réalisateur de Stand By Me, et Bill Maher, ex-animateur de Politically Incorrect). C'est aussi grâce à leur appui, selon Par Par Lay, qu'ils ont été transférés à une prison dite " normale " (!), et libérés au bout de cinq ans et demi, sans explication.

Aujourd'hui, toujours animés par la même volonté de dénoncer l'injustice (comme François Massicotte), ils refusent de se taire et offrent aux touristes une version d'une heure de leur spectacle, dans le pittoresque garage de leur résidence de Mandalay (car on leur a interdit de jouer en dehors de leur maison!). Hier, une vingtaine de spectateurs assistaient à la sympathique performance, et les Frères Moustaches étaient réjouis.

"Si vous ne voulez pas venir au Myanmar, me dit Lu Zaw, le frère numéro trois, venez en ex-Birmanie!"

Donc... Aung San Suu Kyi ou les Frères Moustaches? Avouez que le choix était difficile. Mais entre " conseil de politicienne " et " avis de clown ", vous aurez sûrement deviné pour lequel j'ai opté! Alors, pendant les quatre prochaines semaines, nous la visiterons en catimini, cette ex-Birmanie; sans faire trop de bruit, en taisant notre véritable identité et en espérant ne pas avoir à réparer une toilette ou un évier.

Et puis, j'y pense: tortures, prisonniers politiques, interventions armées injustifiées... On visite bien encore les États-Unis, non?

* L'actuelle leader de l'opposition démocratique au Myanmar, en liberté surveillée.

Retour