À Bagan, il n'a pas plu depuis le mois de novembre. Depuis une semaine que j'y suis, je n'ai vu qu'un seul nuage. Un cumulus solitaire, curieux voyageur, pas plus menaçant qu'une montgolfière, qui est passé à toute vitesse, poussé par un vent d'enfer qui vous rappelle qu'un désert, bâtard que ça ramasse la poussière!
Pourtant, malgré le ciel aride, c'est ici, à Bagan, que j'ai eu mon premier coup de foudre. Au comptoir du "Greenface Bar", mon nouvel ami est un peu saoul. Mousse (c'est un pseudonyme qu'il a choisi pour préserver son identité) me parle de ses amours (malheureuses), de son travail pourri (il est fonctionnaire " forcé " à 15 dollars par mois), et de sa relation avec Bouddha (heureusement qu'il est là!). Loin de pleurnicher, il "myanmarrit" beaucoup de sa situation "désespérée dans un pays désespérant". Quand je lui demande ce qu'ils attendent, lui et les siens, pour se révolter contre le régime, il se renfrogne aussitôt; l'air grave, il regarde autour, question de s'assurer que personne ne l'écoute, avant de me confier- en "myanmarmonnant"- qu'il n'y a qu'une seule chose dont le gouvernement du Myanmar a peur: les moines.
À Bagan, on n'a qu'à regarder autour pour comprendre.
Petite ville du nord-ouest, Bagan est considérée comme l'un des joyaux archéologiques de l'Asie. Sur 40 kilomètres carrés, il y a ici plus de 2000 bâtiments religieux! Et pas des petites cabanes en pin! Des centaines de zedis et de pahtos qui rivalisent en grandiose et en spectaculaire, tout en grosses briques de gros temples du temps des gros bras pas de syndicats. Imaginez un immense champ d'églises Notre-Dame: ça prend-tu du pouvoir politique en Jésus-Christ pour forcer un gouvernement à investir dans un projet de cette envergure? Un méga Bouddha Moine Power Corporation!
Mais... il y a 1000 ans de cela.
Un peu d'histoire?
(musique classique)
Les premières constructions sont érigées sous le règne du roi Thantakamvrarrat, prénom Doug (oui, comme dans le livre pour enfants Doug Gainey et Martine à la plage), au milieu du 11e siècle. Pendant les deux siècles suivants, les ouvriers ne s'arrêteront jamais. Puis du jour au lendemain, toute la région est abandonnée. Bye-bye, tout le monde part, sans exception, sans préavis et sans payer la dernière note d'électricité. La raison? On croit que les Mongols avaient menacé d'envahir l'endroit. Et les habitants n'avaient pas nécessairement envie de recevoir une gang de Mongols à souper.
(punch musical comique)
Aujourd'hui, se promener dans ce qui reste du vieux Bagan, à pied, à vélo, ou en charrette à boeufs, demeure une expérience enivrante. Surréaliste. C'est comme errer sur une autre planète, à une autre époque, dans un paysage à la fois impressionnant et ridicule, magnifique et inutile.
Et les gens. Les gens sont... beaux, généreux, grands, pleins. Comme Mousse, qui s'est assis spontanément à ma table il y a deux heures, pour aucune raison en particulier, et qui commence à être "gorlot" après ses 12 Myanmar beer, le pauvre garçon. La bière du Myanmar, brassée par des petits poignets de moines bouddhistes, n'a pas beaucoup de "muscle" et encore moins de "caractère"; mais, vicieuse, elle t'abat à l'usure. "Monk beer!" hurle Mousse avant de piquer du nez dans le plat de pinottes. Voilà. Et c'est d'eux que le gouvernement a peur, Mousse, ces brasseux de limonade? On est loin d'une révolution!
À la recherche d'une solution, j'en parlais hier au téléphone avec Clément mon père, ex-dépisteur en chef au hockey junior majeur (et logique incarnée!), qui m'a dit, derechef: "Tu sais ce qu'il leur manque aux moines bouddhistes, mon Bruno?" J'étais surpris.
"Non, je ne sais pas ce qui leur manque aux moines bouddhistes, papa."
Il a pris une grande inspiration.
"Un bon gros ailier droit."
Je vous laisse réfléchir là-dessus.
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