Le train fait doucement son entrée dans Mandalay. En cachette. Un peu pervers. Pas de tchou-tchou, pas de sifflet, comme un voleur qui enjambe les poubelles et se glisse à l'intérieur de la maison par la porte de derrière, le train nous permet d'être les témoins privilégiés d'une vie surprise dans son sommeil ou, mieux, dans son quotidien: ici, un homme se lave, nu, au milieu de poulets qui se disputent l'espace; là, derrière une pagode, une fille avec un bâton fouille une montagne de détritus à la recherche de quelque chose à mettre dans son sac ou dans son ventre; au bord de la track, une vache maigre comme un steak tartare ne lève même pas les yeux. Toutes des images qui vous rappellent que vous avez des beaux dollars US "de l'année" dans les poches...
Myanmar. Myanmort. Criss qu'ils sont pauvres. Mais ils sont tellement souriants que ça vous prend au moins trois semaines pour vous apercevoir à quel point ils sont démunis. Et là, ça vous rentre dedans. Et vous vous trouvez indécent d'être parmi eux et aussi blanc.
Faut-il se sentir coupable d'être "riche" dans un pays "pauvre"?
"Non, c'est comme de la business", me dit Mike, un voyageur américain avec qui je lunche. Comme de la business? "Oui. Faut pas le prendre personnel."
D'accord. Mais à quoi sert de voyager si l'idée, c'est de devenir insensible? Personnellement, je n'ai jamais eu les yeux aussi près des oreilles, et j'ai surtout pas envie de me blinder le coeur.
"Bruno, tu vas te faire du mal pour rien."
D'accord, mais c'est mon problème. Prends-le pas personnel. Pendant le dessert, une vieille dame s'approche de notre table, un petit garçon derrière elle, l'air affamé à la vue de nos crêpes au chocolat. La dame sort de sa manche un billet de 50 kyats (d'une valeur d'à peu près deux cennes), et elle le porte à sa bouche. Le code est clair.
Sans se retourner, mon compagnon américain, l'abrupte brute, la chasse du revers de la main. Comme on ferait avec une mouche.
Elle penche la tête et s'en va, penaude. L'enfant reste un moment à nous regarder avec ses grands yeux de biche avant de la suivre.
J'ai presque de la peine. Mike rit de me voir. Il se lève pour aller à la toilette.
"Surveille ma crêpe, j'ai pas envie qu'un pauvre me la chipe."
C'est ça. Je profite de son absence pour aller, au pas de course, rejoindre la dame au coin de la rue. Et je lui donne un dollar US flambant neuf. Elle serre fort mon bras. J'aurais dû lui apporter la crêpe de Mike.
Le lendemain matin, 7 h 30, je déjeune sur la terrasse devant l'hôtel. Un couple de Français vient s'asseoir à la table voisine. Je fais semblant d'être un pompier anglophone de Toronto pour pouvoir espionner leur conversation. Le matin est frais, le café est chaud, Mandalay s'éveille, indolente, mais promet déjà d'être bruyante.
De derrière la clôture apparaissent alors deux personnages pas tout a fait inconnus: la vieille dame et le petit garçon!
Ils s'avancent vers les Français. Même scénario: pendant que le petit refait son numéro de garçon affamé, la femme porte la main à sa bouche, et elle sort de sa manche... devinez quoi? Pas un billet de 50 kyats, mais non! Ma belle piasse américaine d'hier soir!
"Qu'est-ce qu'on fait, Catherine?" demande le Français à sa copine.
"Je sais pas, donne-leur quelque chose!" lui répond-elle. Le mec, sans réfléchir, sort un dollar américain et le tend à la dame. Avant que sa copine ait le temps de lui dire qu'un dollar, c'est beaucoup trop (deux jours de salaire pour un employé de l'État), la dame s'empare du cash et le duo fuit la scène du crime.
Alors là, bravo! Grâce au billet de un dollar, les deux piteux viennent d'augmenter leur revenu d'à peu près 10 000 %!De la business? Faut croire.
Et pour la dernière fois, je vais le prendre personnel.
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