La Presse
17 mars 2005, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 31

Le lac Inle

Vous croyez que nos routes sont mauvaises? Pfff! Les routes du Myanmar, par comparaison, sont des pistes de ski de fond en mauvais état. J'exagère à peine. Ici, même les trous sont des bosses. Être dans un véhicule qui roule, c'est comme être un running shoe dans une sécheuse industrielle; c'est comme si quelqu'un vous secouait dans le but de vous voler vos verres de contact. Un homme m'a raconté que son frère, un jour, dans un taxi entre Bagan et Mandalay, se fouillait dans le nez, et que son doigt est entré tellement profondément dans sa tête qu'il en est ressorti par son oreille.

Et les croches! Oh! À flanc de montagne sur un chemin de terre large comme une Pinto, j'ai vu des pancartes qui indiquaient des courbes dignes de J-Lo. Dans l'autobus, il fallait se serrer les épaules pour passer entre le roc et le vide. Du haut des airs, le design du circuit routier doit ressembler à un tableau de Miro. Ou à l'oeuvre d'un gars saoul qui serait justement intitulé: J'ai envie de vomir mais je peins malgré tout.

De Yangon, la capitale, jusqu'au au lac Inle, il y a 400 kilomètres, 400 kilomètres que nous avons couverts en... 18 heures. Une moyenne de 22,2 kilomètres-heure. Faut le faire! Et comme si les conditions routières n'étaient pas assez difficiles, chaque fois que l'autobus traversait un village ou croisait un autre véhicule (bicyclettes et piétons compris), le conducteur, plutôt que de se servir de ses freins ou de ses clignotants ou de ses phares, utilisait son klaxon. Entre 16 h 45 et 16 h47, j'ai calculé que le furieux pilote avait appuyé 50 fois sur son (tab...) de klaxon.

Pour ajouter au plaisir, ma voisine d'infortune, à part les trois ou quatre heures où elle a dormi (je sais pas comment elle a fait), a passé tout le voyage à manger des graines de tournesol. Cric crac (elle croque). Pteuh (elle crache). Cric crac. Pteuh. Frich frouch (elle fouille dans le sac). Cric crac. Pteuh. Beep beep beep (le fou klaxonne). Cric crac. Pteuh. Cric crac. Frich Frouch. Pteuh. Cric crac. Pteuh. Cric crac.

J'avais l'impression d'être assis à côté d'une perruche. Elle a dû manger deux fois son poids en fucking graines de tournesol.

Et finalement, il y a le petit garçon derrière, qui donnait des coups de pieds sur mon banc depuis une heure et qui vient de vomir sur sa mère.

Tout ça pour aller à un bâtard de lac. Comme s'il n'y en avait pas assez chez nous... Mais l'existence étant ce qu'elle est- les efforts sont récompensés- j'ai eu droit à quelque chose de beau. Je ne sais pas comment vous décrire, les moments heureux appellent toujours les mêmes mots, mais disons simplement que, pendant que j'étais en pirogue, à 17 h 30, sur le lac Inle, et que le soleil se couchait derrière la montagne en orange brûlé, rose, violet et rouge incandescents, me sont venues à l'oreille les premières notes de la chanson de Michel Rivard. Oui, oui, Le bout dans l'eau.

Na na nana na na na. Ou quelque chose comme ca. Entoucas. Imaginez.

Dans le taxi qui m'amène à l'aéroport, j'ai le coeur gros. Mon visa est expiré et, comme le Vagabond, je dois poursuivre ma route. Le Laos m'attend. Le chauffeur de taxi me surprend: "Quand vous rentrerez à la maison, dites à votre premier ministre de nous envoyer de l'aide. Mais pas de l'argent. L'argent reste dans les poches du gouvernement. Ce qu'il nous faut, ce sont des soldats! Pour botter le derrière au dictateur!"

Une invasion?

"Oui, dites à votre beau pays de nous envahir!"

D'accord, mais pas trop. Parce que c'est faux de croire que l'Ouest a toujours raison. Et puis, l'American Dream, c'est un rêve. Vous, vous êtes vrais. Continuez à porter la jupe et à mâcher votre bétel. Et gardez les dents rouges! C'est pas vrai qu'on est plus beau avec les dents blanches. On est juste plus blanc. Mingala Ba. Dieu vous bénisse.

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