Sept heures du matin.
Ha! Vous vous réveillez en sursaut dès les premières notes de l'hymne national du Laos- Pouet POUET Ta ta TA TA ta TA!- qui est diffusé comme chaque matin à un volume trop élevé dans des haut-parleurs de mégaphone pourris placés stratégiquement aux quatre coins de la ville, tout en haut de poteaux bien huilés- sans doute afin que personne ne puisse y grimper pour les débrancher, les tab..., la première pensée qui vous a traversé l'esprit ce matin. Et, "pouet POUET TA TA taaaa!", l'air militaire vient confirmer votre bonne décision de quitter le pays.
Vous êtes à Luang Namtha, une petite bourgade sans intérêt du nord du Laos, sinon qu'elle est confortablement blottie dans une pas pire jolie vallée à un jet de pierre du fameux Triangle d'Or- c'est chaud!- quelque part entre la cuisse et le sexe de Madame Opium. Dans la laine, préciserait Réjean. Au marché à côté de l'arrêt d'autobus, alors que vous vous achetez des oranges et de l'eau pour la route (au comptoir, on vous a promis que le voyage ne durerait que trois heures, donc vous vous préparez à six), quelqu'un vous tire sur le pantalon.
Vous vous retournez mollement, croyant avoir affaire à "ah non, pas une autre!" enfant affamée avec son petit frère dans les bras- un duo classique de quêteux qui ne vous émeut plus du tout et commence même un peu à vous agacer, à force de-, ou à une petite vieille qui veut vous vendre de la drogue. Vous vous souvenez combien ça vous avait étonné, la première fois, quand une dame d'au moins 70 ans- dont 50 passés penchée dans le champ- en costume folklorique inexplicable (un mélange entre la Soeur Volante et Gilles Vigneault) vous a offert une cocotte de plant de pot grosse comme un mollet, alors que vous pensiez qu'elle voulait vous vendre un fucking de bracelet. Hi hi! Watch out, les Hell's Angels, voici les Hells Zheimer!
Mais aujourd'hui, ce n'est ni l'un ni l'autre qui vous gosse... Quelle n'est pas votre surprise de trouver, à vos pieds, ce matin, un cul-de-jatte l'air très sérieux, qui vend... des amulettes pour protéger du mauvais sort! En plus, il est presque le sosie de Patrick Masbourian! À moitié. Incapable de vous retenir, vous échappez un éclat de rire indécent. Gêné, vous passez ça sur le compte de la fatigue, en expliquant que vous avez dormi dans un bain (rares sont les matelas qui épousent amoureusement les formes de votre corps dans les hôtels à deux piastres la nuit) et que, toute la nuit, Angèle Dubeau a voulu vous zigner avec un violon en feu. Le monsieur pas de jambes n'en a rien à cirer (comme dans chaussures). Y veut pas de la compassion. Y veut du cash. Il vous tend un épeurant collier, genre "truc vaudou avec des dents", en souriant. Lui n'en a plus.
Il est huit heures du matin.
La situation est tellement absurde que, pendant un moment, vous avez presque envie d'y croire et de lui donner du paranormal crédit en achetant au "réduit" une de ses cochonneries.
Peut-être auriez-vous dû...
Dans le minibus, vous êtes le seul touriste étranger. Il n'y a plus de siège pour vous. "C'est pas grave", vous fait comprendre le conducteur, en vous tendant- en vous garrochant serait plus juste- un coussin et en vous indiquant l'allée centrale, où il est impossible de marcher, mais possible de s'asseoir sur une des dizaines de bonbonnes de gaz propane(!) qui gisent au milieu de 25 bruyants passagers, des bagages et de la... boucane!
Parce que tout le monde fume! You hou? Badaboum? Du gaz, des flammes, tsé, le mélange des deux, ça vous dit quelque chose? Pff!
Tout le monde s'en crisse.
D'accord. Le ton est donné.
Je m'assois sur une bombe dans un mauvais scénario de film catastrophe. Destination, la Chine profonde. Vous venez?
