Il ne faut pas profiter de la vie uniquement dans les bons moments.
-Cheo Shu
La route sillonne une jolie campa gne. Le soleil brille. Dit bonjour aux montagnes. Caresse les val lons. Saute à cloche-pied dans les rizières. Sourit aux usines. Puis se couche sur les gratte-ciels.
Terminus. Nous sommes à Jinghong, une ville de 4 millions d'habitants dont je n'ai jamais entendu parler, dans la province du Yunnan. À la descente de l'autobus (qui n'a miraculeusement pas explosé), alors que je me crois maintenant en sécurité, je regarde autour. Oh.
Un silence d'une seconde précède le choc.
Fffiiiiiiiiiiii... BANG! La Chine me tombe dessus comme un piano dans Bugs Bunny: toutes les affiches, les pancartes, les indications, tous les panneaux publicitaires, les graffitis et même les petits bonhommes pipi, absolument tout ce qui se lit est... en chinois. Et du chinois, je ne sais pas si vous savez, mais ça ressemble en maudit à du chinois. Alors, par où je vais, moi? Le premier Chinois à qui je pose la question me répond bête en chinois. La dame chinoise au comptoir aussi. Le vieux monsieur chinois sur la rue? En chinois. La jeune fille en costume d'écolière chinoise? En chinois! Bon. Je dois me rendre à l'évidence: en Chine chinoise, les Chinois ne parlent que le chinois.
C'tu drôle hein? Je n'y avais pas pensé! (C'est vrai que l'Asie du Sud-Est et les îles Fidji m'ont peut-être ramolli: les efforts pour échanger avec les autochtones y sont souvent réduits à parler un anglais de bébé du type "I go there yesterday").
Et là, du coup (comme dans "de pelle"), mon sac à dos pèse 250 kg. "C'est le moment de t'asseoir à une terrasse pour faire le point, Bruno..." À peine le temps de souffler que la patronne (?) du resto sort et m'apostrophe en... chinois. Et c'est reparti! Réfléchissons. Est-ce qu'elle me dit bonjour? Me pose une question? M'offre quelque chose? Elle plisse le front. Hon. Est-elle est fâchée contre moi? Tout ce que je peux lui répondre, c'est: "Désolé. Toi et moi, on part à zéro, matante."
Elle me tire par le bras et me traîne dans la cuisine, où je comprends qu'elle veut que je lui pointe des ingrédients afin qu'elle me compose un plat. Ah! D'accord. Je n'ai pas très faim, mais je suis poli. Alors, un légume, un autre légume, un bol, des nouilles et un poulet. De la soupe au poulet! O.K.?
Elle fait ce qui me semble correspondre à un "oui" de la tête. Je retourne à ma table. Mon sac à dos est toujours là. Ouf! Détail important!
D'abord, rester "focussé". Ensuite, faire la liste de tout ce que je connais en chinois. Hem. Egg roll? Numéro deux pour deux? Ping-pong? Bruce Lee? Euh... Balle de ping-pong?
Shit. Autrement dit, rien ni personne qui puisse m'aider: je suis nul et tout seul au monde.
Et en relevant la tête, je vois que "tout le monde", il me dévisage. Même qu'à la table d'à côté, on rigole. Ça doit être parce que la patronne vient d'arriver avec mes plats, et, franchement, il y a de quoi se bidonner. Au menu ce midi pour Bruno, cinq pieds sept pouces, 142 livres? Une immense assiette de légumes frits, une autre assiette de légumes frits, un gros plat de nouilles et, dans un bol, un véritable massacre: le poulet au complet (la tête, le cou, les pattes, alouette!) découpé en gros morceaux dans son jus gris. Tout ce que j'avais pointé, finalement. Juste... pas mélangé.
J'en offre à mes voisins hilares. Le plus saoul m'offre un verre de bière. On fait tchin-tchin. Puis il se moque de moi. Je crois. Entoucas. J'ignore encore si la Chine me plaira, mais ça commence plutôt costaud.
Une chose est sûre, je ne perdrai pas de poids.
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