La Presse
28 avril 2005, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 37

Ji Geng!*

Comment ça va, vous autres? Moi, franchement, ça va pas pire du tout. Après 10 jours en Chine, la vie est déjà beaucoup plus facile. J'ai appris à dire bonjour, merci, comment ça va, à quelle heure, vous êtes jolie mademoiselle, je vous aime, dans mon pays, je suis une star et je suis riche et je suis célibataire, au revoir, et merci beaucoup docteur. Je sais aussi compter jusqu'à 10, en chinois, et... sur les doigts! Parce que même ça, c'est chinois! Ce serait bien trop simple de faire le chiffre 6 avec 6 doigts...

Des exemples? Le pouce et l'index tendus, comme en "pistolet", ça représente le chiffre 8; un "bec de canard" avec le pouce sous les autres doigts signifie 7; et le poing fermé égale 5. Donc, si vous voulez dire 587 à madame Li Ping ou à monsieur Hu Loh, ça se traduit dans votre tête par "je te mets mon poing dans face si tu tires sur le canard".

C'est facile à retenir.

Je me sers aussi d'une technique révolutionnaire pour traduire l'écriture chinoise, depuis que j'ai remarqué que les caractères ont l'air de petits bonhommes quand on les examine de près. Je regarde un mot et là, je me dis: "Ah! c'est la petite madame pas de cou avec les grosses foufounes qui tient le parapluie du grand maigre en canot, avec le chapeau et la petite bizoune". Ça me fait rire et ça fonctionne très bien. Je suis même à la veille de leur donner des noms (je vous tiens au courant).

Mais il y a une chose, UNE chose, qui me rend vraiment heureux depuis quelques jours. Vous ne me croirez peut-être pas (j'y suis habitué), mais, à force de me retrouver coincé dans des foules de Chinois (parce que ça se déplace en tas, ce monde-là), j'ai remarqué que... j'étais souvent LE plus grand! Le PLUS grand! Yes! Ça ne m'est pas arrivé souvent, dans ma vie, d'être le plus GRAND, alors je vous jure que j'en profite pour les regarder de haut, la gang de petits morveux, la bande de nabots, pfff! et avec le même sourire insignifiant que nous faisait le grand Bérubé en sixième année avant de nous crisser une volée. Tassez-vous, minus, je suis un géant! Bi bi bi.

Dans le Yunnan, contre toute attente, Bruno Blanchet est souvent le plus grand de tous ceux qui l'entourent

Désolé, je ne vous parle que de moi. Je ne vous ai pas dit grand-chose au sujet de la Chine depuis deux semaines, hein? C'est parce que je ne sais pas par où commencer! Le Yunnan, c'est quasiment extraordinaire: les paysages spectaculaires, les villages pittoresques, les ethnies colorées, j'aime tout! Même la pollution des villes carrées et le manger pas bon. Pas de farce, je capote. J'ignore ce qui se passe avec moi, mais, depuis mon arrivée dans ce pays, j'irradie. Je brille. Je suis beau.

J'imagine que vous voulez une preuve? Hier, au restaurant Sakura, à Lijiang (une ville millénaire magnifique, avec des toits de tuiles, des ruelles entortillées et des vieux messieurs chinois de 200 ans), je mangeais tranquillement, seul, du macaroni (je vous en reparlerai de ces fameux plats "western" en Chine), et j'étais en train de me dire, dans ma tête, que j'allais peut-être joindre un "groupe avec guide" pour aller faire du trekking à la gorge du Saut du Tigre (regardez sur le Net, c'est un des endroits les plus spectaculaires au monde), parce qu'en solo, "trekker", c'est plate. C'est alors que deux jeunes femmes d'origine chinoise (que je ne connaissais pas, je dois le préciser) se sont assises à ma table et, après s'être présentées (Ming Ming et Lu Jia), elles m'ont demandé, spontanément, comme ça, si je voulais les accompagner pour aller faire... du trekking à la gorge du Saut du Tigre! Wow! Bruno, Ming Ming et Lu Jia à la montagne! C'est pas beau, ça? On dirait le titre d'une comédie musicale!

Je pars demain. Trois jours avec deux Chinoises. Faites le calcul. Oulala.

C'est promis, la semaine prochaine, je ne vous parlerai presque pas de moi.

* Jin geng: soupe au poulet.

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