La Presse
12 mai 2005, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 39

Deep Throat (La leçon chinoise)

Wow. Wow, la Gorge. Wow, les Chinoises. Wow. Wow, la Chine. Wow.

On s'est inventé un langage, à mi-chemin entre Marcel Marceau et le mandarin; on s'est perdus dans la montagne; on a retrouvé notre chemin en chantant "wing wong biding badang"; on a ri comme des fous; on s'est assis sans rien dire; on s'est lancé un ballon; on a marché en silence; on a cueilli des fleurs jaunes; on a essayé d'attraper un chien pour le manger; elles m'ont donné des coups de kung fu (elles viennent de Shaolin); je leur ai parlé de Réjean Houle et je leur ai fait crier "Go Habs Go" dans l'écho.

C'était le délire. C'était The Sound of Music meets Monty Python.

C'était n'importe quoi, sauf une catastrophe.

Flashback. En débarquant en Chine, je m'attendais à rencontrer de vieux communistes gris (avec des calottes laides et des pantalons bruns) et des jeunes droits comme des piquets, tous pareils, qui attendent en ligne, qui dansent en ligne, et qui pensent en ligne.

Voilà ti-pas que je tombe sur ce duo d'étudiantes "too much", deux belles jeunes femmes épanouies, modernes, pas du tout "barrées à 40", allumées, critiques et insoumises au rouge régime. Surprise, Mononc'!

Et en plus de faire tomber de mes préjugés quant à la jeunesse chinoise (et à l'avenir de la Chine!), elles m'ont enseigné un tas de choses chinoises, que j'aimerais partager avec vous. Ouvrez les écoutilles.

Dans le train, l'autre jour, j'étais assis à côté de deux hommes qui, je pensais, allaient se battre tellement le ton montait entre eux. À tout bout de champ, un des deux protagonistes crachait par terre, entre ses pieds, comme en signe de provocation. Au bout d'une heure de criage et de crachage non-stop, j'ai dû me rendre à l'évidence: ces deux gars-là jasent.

Lu Jia et Ming Ming m'ont expliqué que les Chinois croient que le "diable", ou le "mauvais", entre par la bouche. Quand les Chinois ouvrent la bouche, ils s'assurent donc que rien ne puisse y entrer en poussant le volume à fond et en ne laissant aucun silence permettre au "malin" de s'y infiltrer.

Et pourquoi ils crachent? Logique! Au cas où ils auraient un petit peu de petit "pas bon" de collé sur la langue.

Elles m'ont aussi appris à m'asseoir "en chinois"- les deux pieds à plat et le cul sur les talons. C'est étonnant de les voir tous dans cette position, attendre l'autobus, pêcher, manger, lire un journal, ou faire n'importe quelle autre activité qui ne demande pas d'être debout.

Essayez-le à la maison. Confortable, n'est-ce pas? Regardez-vous dans un miroir, et imaginez maintenant 20 adultes sur le coin d'une rue, habillés pour aller au bureau, assis dans cette position de "bébé fait caca". C'est comique en ta'...

Tannées de m'entendre leur dire "please" et "thank you", elles m'ont indiqué qu'en Chine, entre amis, on n'a pas besoin de se dire "s'il vous plaît" et "merci". Sans s'en rendre compte, elles m'ont peut-être révélé un des secrets de l'efficacité chinoise... Le langage! J'explique.

Sur un chantier de construction chinois, Pi Lou veut un tournevis. Il dit à son ami Vo Mi: "donner tournevis" (parce qu'en plus, ils n'ont ni articles ni conjugaison de verbe). Son ami lui donne le tournevis. That's it.

Et pendant qu'à la maison, on se confond en conditionnels présents déférents, de "voudrais-tu" en "pourrais-tu", en "serais-tu assez gentil pour" et en points d'interrogation polis qui exigent une réponse, le Chinois, lui, visse sa vis!

Finalement, le dernier soir, quand nous nous sommes quittés, sans échanger d'adresse, sans s'embrasser, sans se serrer, sans se donner la main même (!), juste avec un simple "bye bye", elles m'ont fait comprendre qu'en Chine, il me faudra profiter du moment présent: parce que, quand les vacances sont finies et que les rires insouciants se sont tus, on redevient vite l'étranger du début. Et la vie continue.

La semaine prochaine, le petit Tibet.

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