Manon, viens danser le yak!
Yak-tu d'la bière icitte?
Yak yak yak yak yak... d- d- d-d-dans ma tête!
Ah! Autant de grand succès qui auraient pu être composés en pensant à ce noble animal qu'est le yak, mais que voulez-vous? on lui a préféré le ska, la dinde, Michèle Richard, ou n'importe qui qui liche son péteux ou son chien. Et ça me tue! À Zhongdian, au nord du Yunnan, dans le "petit Tibet" (à la frontière du grand Tibet), le premier signe qui vous indique que vous arrivez à 3200 mètres d'altitude, dans une atmosphère rare, voûtée, presque céleste, c'est l'apparition du yak et la disparition de la vache, bébête trop moune pour supporter le dur climat.
Quel bel animal, ce yak! L'air presque intelligent. Et délicieux en plus... Dans une petite sauce brune parfumée à l'aneth, ça goûte une espèce de boeuf "plus": plus dur, plus hargneux, plus musclé, avec une graisse épaisse d'animal préhistorique qui s'est battu pour sa femelle et pour sa survie; ça goûte aussi le vent, l'hiver, le poil de la fourrure qui vous protège du froid; ça goûte la montagne, SA montagne, enneigée, sauvage, qu'on escalade pieds nus depuis 2000 ans pour aller prier un dieu qui se fait toujours attendre; ça goûte l'écorce de l'arbre gravée "I love you" en 153 langues différentes, ça goûte la sève des printemps qui vous font espérer l'été, le miel récolté, la joie des enfants, les grands-parents qui sont aux champs, ça goûte le fumier et les fleurs, ça goûte...
Ça goûte la liberté.
La pluie cesse.
Inspiré, je grimpe jusqu'au mât à prières, derrière le Ganden Sumtseling Gompa, le plus gros monastère tibétain de Chine, à l'extérieur du Tibet. On dit d'ailleurs que cette région, popularisée sous le nom "Shangri-la" par l'auteur James Hilton dans son classique Lost Horizon (que je ne connais pas, désolé), est l'expérience la plus immédiate du Tibet que l'on peut vivre sans aller au Tibet- un long détour que je ne peux malheureusement pas me permettre, mon billet d'avion "ouvert un an" est à la veille de se refermer; il me reste 16 jours!
De là-haut, je me dis que, si la Chine était une maison, j'aurais l'impression d'être sur sa corniche. Il y a ici plus d'air que j'en respirerai dans toute ma vie, et, assis sur le vent, j'ai une vue imprenable sur le village... Et sur l'année qui vient de s'écouler. Je ne peux pas croire que c'est déjà terminé. J'ai le moton.
Un vieil homme descend la montagne à dos de mule. Il s'arrête à ma hauteur. On le dirait tombé du ciel. Paisibles, ses yeux pétillent comme les reflets du soleil sur l'eau du Pacifique, et son sourire est si grand et rassurant qu'on aurait envie d'y accrocher son hamac.
"Are you happy?" qu'il me demande sans me saluer.
Beep. L'Étranger met le doigt dret' sur le piton. Le gros piton sensible.
Are you happy? Es-tu heureux?
Le timing est tellement parfait qu'il m'aurait demandé de lui dessiner un mouton (ou un yak!) que j'aurais trouvé ça moins étrange. Faut que je prenne une grande inspiration. Juste d'y penser, j'ai envie de partir à brailler. D'exploser.
Je regarde autour de moi. Je suis tout seul au monde dans un des plus beaux paysages que j'ai jamais vus de ma vie- un paysage auquel je n'aurais jamais même rêvé! Ça fait un an que je suis parti, il me reste de l'énergie; oui, des fois, je m'ennuie, mais...
"Are you happy?" Yes.
C'est tout ce que je peux lui répondre. Yes. J'aurais voulu crier OUI OUI, OUI, assez fort pour en offrir, assez fort pour le partager, assez fort pour que les oreilles vous cillent; mais, au lieu de m'égosiller, je suis rentré à l'hôtel et j'ai fait une folie: j'ai appelé la compagnie aérienne. Et j'ai annulé mon billet d'avion. Mon billet de retour.
Hi hi! Je reviens à pied. Attachez vos culottes avec de la broche barbelée. L'aventure ne fait que commencer.
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