La Presse
26 mai 2005, cahier LP2

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 41

L'aventure

Oups. Après ma chronique un peu hardcore de la semaine dernière qui affirmait, le poing dans les airs, que "l'aventure ne fait que commencer", vous avez peut-être cru me retrouver cette semaine en train d'attraper des faucons à mains nus, pendu par les pieds sur un hélicoptère au-dessus de Lhassa, au Tibet.

Vous avez vu le cahier Actuel, hier?

"Ah, c'est ça qu'il veut dire par aventure, la couverture du concours de Miss Univers?"

Oui monsieur! Ça commence bien, hein?

Après avoir pris la décision de ne pas revenir tout de suite et de retraverser le monde à pied (on s'entend que ça se peut que je prenne un autobus de temps en temps), j'ai reçu cette semaine de nombreux courriels qui me disent à peu près tous la même chose: que je suis "chanceux de pouvoir faire ça".

Oui. Peut-être. Mais chanceux de pouvoir faire quoi, mes chers amis? Chanceux d'aller jusqu'au bout d'une idée? Chanceux de profiter du fait que "vivre à l'étranger" me coûte 10 fois moins cher que de "vedger à la maison", et qu'en plus, qu'en plus... le monde entier!

"Oui, mais c'est partir à l'aventure."

Ah! Parlons-en, justement, de l'aventure.

Ça m'a pris presque un an pour réaliser qu'elle est nulle part, l'aventure. L'aventure ne se trouve pas dans un livre, un guide ou une expédition prévue pour ça. L'aventure est une porte qui s'ouvre par en-dedans. Le reste dépend de vous. Ça peut se passer à Bombay, à Brossard ou dans la prison de Tanguay. L'aventure débute avec la fin de la peur: de la peur de rire quand on doit se taire; de la peur de fuir quand on doit plaire; de la peur d'être nu, ridicule et vulnérable, mort; de la peur de se tromper; de la peur d'échouer. Se placer volontairement les pieds dans les plats? Pourquoi pas! Se confronter à une tâche impossible à réaliser? Kick ass, baby!

L'aventure a la tête dure. L'aventure n'apprend pas de ses erreurs, sinon qu'elle n'en a jamais assez commises. Et toujours, l'aventure prend des fucking de drôles de tournures. Même que, parfois, elle commence où on croit qu'elle finit...

(Musique de transition)

Flashback. Le coeur léger, je débarque à Guiyang, dans le Guangzhou, en pleine Chine communiste. La ville est grise, les habitants sont gris et le temps est gris. J'ai rarement vu un endroit aussi déprimant. J'ai l'impression d'avoir une poubelle sur la tête. D'être dans une huître. Je marche un peu dans la ville pour m'apercevoir qu'en plus, elle est hostile, comme ses habitants, et je commence sérieusement à être en ostie. Y a personne qui veut me louer une chambre d'hôtel! Quesse que je fais ici?

Je m'arrête. Je prends une grande inspiration. Ça sent le poisson. Un homme en habit brun avec les cheveux gras passe devant moi et me crache sur les pieds. Je suis persuadé qu'il l'a fait exprès. Il s'en va comme si de rien n'était. J'ai envie de courir à toute vitesse et de lui donner un bon coup d'épaule à la "Bob Gainey des belles années". Bang! Dans le milieu du dos. Il tombe à pleine face. Les dents lui éclatent sur le trottoir sale. Dix Chinois avec des bâtons veulent me battre. Non. Ce n'est pas une bonne idée.

Je retourne à la gare.

La file (le concept de "file" en Chine n'existe pas, ils appellent ça le "tas") devant le guichet va se tasser, croyez-moi. Et elle se tasse. Je suis le plus gros, et je suis en feu. Au guichet, un client proteste. Je lui crie après. En québécois. Même s'il ne comprend pas, d'habitude, ça marche parce que c'est vrai. Je demande à la guichetière un billet pour Guilin. Aujourd'hui. Tout de suite. Dans le Lonely Planet, on dit que c'est à quatre heures de train d'ici et que c'est très joli. La dame me fait des signes. Je veux un billet pour Guilin! Je lui montre les caractères chinois. Gui-lin. Now! Elle proteste un peu et me sort un billet. Je paye. Je sors sur la rue. Je regarde la billet. NON! Le départ est dans trois jours. En plein milieu de la nuit. Le trajet prend... 19 heures! Et je serai assis sur un banc de bois. Au milieu du tas. C'est ça qu'elle essayait de me dire, la madame. Elle essayait d'être gentille.

Tant pis pour toi, l'impatient qui se pensait plus fin que les autres.

Rebienvenue sur terre.

Trouve-toi une chambre d'hôtel astheure.

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