La Presse
18 juin 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 44

Les poissons

Avant de me décider dans ma valse-hésitation entre la Mongolie et le Japon (la lutte est serrée!), comme j'avais une sérieuse envie de bouger (what's new pussycat), je suis parti de Hong Kong (26 heures de train) pour venir à la croisée des chemins, là d'où partent les bateaux nippons et les "tchoutchous" mongoliens. Mongoliens ou Mongolais? Mongolons? Mongols, de toute façon.

Je suis à Shanghai, en Chine.

En Chine? Difficile à dire, au premier coup d'oeil... Délire architectural, mégapole à géométrie variable, Shanghai, c'est 14 millions d'habitants, trois fois la Norvège, empilés de façon moderne sur 150 étages. Shanghai, où la vie de la moitié de ces 14 millions de gens est entre parenthèses, dans l'espace le plus densément peuplé de Chine. Shanghai, siège de la Révolution, hier un peu beaucoup étrangère (anglaise, française, japonaise) par affaires, aujourd'hui un peu beaucoup western pour les mêmes raisons.

On y mange au McDo, on y shoppe L'Oréal, Nike, Kodak, et on se détend à la terrasse du Starbucks ou du Mojo. Sûrement un chapitre qu'il nous reste à lire dans le Livre Rouge de Mao.

Entre le boulevard Pepsi et le square Coca-cola, une rue piétonne, la Nanjing Donglu, s'illumine tous les soirs d'un million de néons en signes de piastre et s'affiche, insolente comme un général de la guerre du Vietnam paré de médailles.

Shanghai, you scare me baby.

Et s'il n'y a pas ici, comme à la maison, de egg rolls ni de poulet dans la sauce rouge, il y a néanmoins une incongruité "occidentale" délicieuse: un officiel... quartier chinois! Un "China City", avec des "Chinese Shops" sur une "Chinese Shopping Street" qui vendent des "Chinese Bébelles" officielles. (Soupir) Bah! Faut bien vivre. Et autant profiter de ceux qui le font en magasinant des souvenirs.

Sauf que, tanné des vendeurs de montres-sacs-souliers-haschisch-prostituées, fatigué raide de la foule, et alors que vous êtes juste sur le bord de pogner les nerfs et de crisser votre camp à Xian, au détour d'une rue, comme surgi du passé...

(bruit du vent qui siffle)

Le Yu Garden Baazar. Là,downtown, au coin des bruyants boulevards "baaaa beep beep vroum beeeeep!" Ping et "thrash beep beep vroum patatatra crash!" Pong, soudainement le silence.

Un jardin chinois de quelques centaines d'années, tout ce qu'il y a de plus "jardin chinois" (tel qu'on se l'imagine): un tendre mariage de pierres, de pavillons, d'arbres, de poissons, de calme, et de paix. Contagieux.

Comme je comprends nada à l'art des jardins chinois, je décide de suivre un groupe dont la guide parle anglais. Le groupe s'est assis au bord d'un joli ruisseau. La guide lui demande de se taire un instant et d'écouter. Puis, au bout d'un moment, elle brise doucement le silence (elle le plie un peu avant).

"Hmmm...(elle inspire). Si le bruit de l'eau d'une chute qui coule à grand flot nous rappelle le son d'une cavalerie au galop, le son de cette petite cascade, ici, ne vous fait-il pas penser à une jeune fille qui change délicatement d'expression, avec une ombre sur son visage et le vent dans ses cheveux?"

Wow! Je vous avoue que le bruit de l'eau m'avait plutôt donner envie de pisser, mais à chacun son niveau de sensibilité. Malgré tout, ce moment de contemplation m'a fait réfléchir. Ce matin, quand j'ai quitté l'hôtel et que j'ai failli me faire écraser par un autobus de la ville (des malades!), je voulais tuer. F...k Shanghai, f...g de place, que je me suis dit, y a rien a faire ici!

Qui es-tu pour juger? que je me dis maintenant. Tais-toi! Observe en silence. L'esprit ouvert. Les yeux ouverts (surtout en traversant!). Tais-toi! (OK, OK...) et écoute! Écoute! On dirait de la harpe...

Deux frères philosophes chinois sont assis au bord de la rivière Jinsha. La rivière regorge de poissons qui sautent, et le soleil resplendit. Fok Dat, qui observe depuis un moment les poissons, dit à Scrou Yhou: "Regarde les poissons, comme ils sont heureux!"

Scrou Yhou s'esclaffe. "Fok Dat! Tu es ridicule! Comment peux-tu savoir qu'un poisson est heureux?"

Fok Dat sourit. "Et toi, Scrou Yhou... Comment peux-tu savoir que je ne sais pas si un poisson est heureux?"

"...Fok Dat!"

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