La Presse
2 juillet 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 46

Et vogue le navire

Sur le Guan Guang 3, la cabine 2009 (ma mienne) a la dimension (en hauteur, en longueur et en largeur) de six lits de camps superposés. Et des lits, il y en a déjà quatre dedans.

Petite au cube? Soyons optimiste: elle est au tiers vide.

Ce qui laisserait donc, et en principe, assez d'espace pour respirer, assez d'espace pour s'étirer et assez d'espace au yogi entraîné pour exécuter la "pince" ou au fitness freak pour faire ses redressements assis. À condition que ces " zindividus " osent s'étendre sur l'ex-tapis brun (ou le tapis ex-brun?) qui "squouishe" et croustille sous les semelles, et qui, si on effectuait la datation au carbone 14 des champignons orange qui poussent dans ses quatre coins, pourrait se révéler un original "pas lavé" de la dynastie Qi Pu... Un véritable trésor de putréfaction (ici, des scientifiques essaieraient sûrement de vous convaincre, preuves à l'appui, que le mélange du orange et du brun est généralement associé à la dynastie Ski Dou; mais ne nous étendons pas sur le sujet si vous le voulez bien, et effectuons nos redressements assis debout)!

À part ça, the usual. Un bol de toilette qui n'a plus de siège, l'air climatisé qui fait plein-plein-plein-d'bruit puis plus rien, des matelas de bois (qu'ils appellent des hard sleepers dans le jargon de voyage chinois, une traduction de "dur de dormir"), une télé qui n'a pas de réception (c'est la fête!) et, pour compléter le cauchemar, dans le corridor, trois vieux monsieurs chinois qui argumentent avec la responsable de l'étage sur le fait qu'ils n'ont pas payé 240 yuans "chinois" chacun pour partager pendant trois jours une chambre avec un "étrange". Avec... moi.

J'aurai eu beau faire tous les efforts d'intégration possibles depuis que je suis en Chine (je mange des dumplings avec des baguettes, je ne porte pas de boucles d'oreille, je souris hi hi hi, et j'évite de m'habiller en femme), je sais que je ne pourrai jamais entièrement les satisfaire. Je ne serai jamais un vieux Chinois.

Au fond, je peux les comprendre de ne pas vouloir de moi dans un espace aussi exigu: je ne veux pas nécessairement d'eux non plus.

Une heure plus tard, on me transfère poliment à la cabine d'en face. Que j'occuperai seul.

Voila pour l'accueil.

Fmouuuuu! Fmouuuu! Le Guan Guang 3 quitte le port et s'engage dans l'écluse. Je sors sur le pont. Vingt paires d'yeux ronds bridés se braquent sur moi (pour vous donner une idée, imaginez la tête que ferait un groupe de l'âge d'or de Terrebonne si, sur l'autobus pour Sainte-Anne de Beaupré, apparaissait soudainement un Jamaïcain rasta avec un T-shirt de Bob Marley...). Je souris (hi hi hi) et j'essaie de dissimuler mon propre malaise. Je sors ma caméra et je joue le rôle du touriste dynamique. La lala lala! (Si on traduisait en mots mes gestes et mon langage corporel, on pourrait m'entendre dire "Wow, quel beau pays!", ou encore "N'ayez crainte, je suis inoffensif!")

Au bout d'un moment, un "brave", sûrement mandaté par le groupe, s'avance vers moi et me demande quelque chose (?). Je ne comprends pas (évidemment!), mais je me dis que c'est peut-être LA question que tout le monde me pose d'entrée de jeu.

"Jianada, que je lui répond, je viens du Canada".

"Ah Jianada!", qu'il gueule, en ajoutant "ming ming tchik a tchick a bang bang" en direction de sa gang.

Aussitôt, pour éviter la confusion, je lui dis en chinois que je ne parle pas le chinois (ce qui est une jolie contradiction en soi, mais ça fonctionne).

Malgré tout, il me pose une autre question... Sauf que je la saisis, celle-là! C'est "quel est ton nom?" Yes! Précisément la question que je souhaitais qu'il me pose...Car j'ai un truc! Simple et efficace.

"Mon nom, c'est Miloshu", que je répond le plus sérieusement du monde, et très fort pour que tous m'entendent.

Étonné, il recule d'un pas. Il consulte du regard ses compatriotes- qui sont aussi surpris que lui.

"Miloshu?", qu'il me répète, incrédule, pour s'assurer d'avoir bien entendu.

"Miloshu", que je lui répond encore une fois, mais en ajoutant un large sourire en fin de "shuuu".

Il éclate de rire. Puis tout le monde éclate de rire. " iloshu! Ha ha ha hi hi! Miloshu!"

La glace est brisée. Encore une fois, ça a marché! Mon nouveau vieil ami me donne une bonne grosse tape paternelle sur l'épaule. La joie revient sur le pont.

Quand même, il y a de quoi célébrer!

Ce n'est pas tous les jours qu'on fait la rencontre de Mickey Mouse!

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