La Presse
9 juillet 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 47

Les monstres du Yangtze

Dès le départ de la croisière sur le Yangtze, nous faisons face au premier monstre: le fleuve lui-même. Le Yangtze (6300 km, le troisième plus long fleuve du monde), qui, entre les villes d'Ychang et de Chongqing, est un immense cours d'eau trouble d'un brun dense et inquiétant, busy comme la 40 à l'heure de pointe ("l'heure de pointe, une présentation de Pizza Hut!"), et qui donne l'impression insolite d'être à bord d'un bateau jouet qui flotte sur du Quic: autrement dit, "visibilité Zéro", comme dans la barre de chocolat.

C'est pas ici que je verrai des poissons...

On y navigue à l'aveuglette, comme une carpe myope dans la bouette, et on y pêche au filet en rejetant les "motons". Les oiseaux qui y plongeaient jadis le méprennent maintenant pour un fossé de quartier industriel vu du ciel, et lui préfèrent désormais les poubelles. C'est pas ici que je mangerai du poisson.

Le deuxième monstre ne sera guère plus rassurant: le barrage des Trois Gorges, une gigastructure de béton qu'on nous fait visiter comme s'il s'agissait d'une des sept merveilles du monde. Mais c'est peine perdue. Le BTG, ce chef-d'oeuvre d'ingénierie, ne sera jamais qu'un gros bouchon. (À ce sujet, je dois vous avouer que je trouve difficile de dissocier les constructions de l'homme de leur fonction. Et je ne suis pas le seul! Une Est-Allemande de 37 ans, Corina, à qui je demandais pourquoi elle n'avait pas visité la Grande Muraille de Chine lorsqu'elle était à Pékin, m'a servi cette délicieuse réponse: Simply because I don't like walls...)

D'accord, le barrage servira à alimenter en énergie cette énorme consommatrice qu'est la Chine, et réglera pour toujours les problèmes d'inondation de ces rives en amont. Mais justifie-t-il, pour l'humanité, la disparition de centaines de villages et de sites historiques et, pour les habitants, la destruction de leurs maisons?

Je pose la question.

Ce qui nous amène au troisième monstre: la ville reconstituée pour les réfugiés du Yangtze. Bâtie à la hâte 175 mètres plus haut sur la montagne, cette cité sans âme constituée d'édifices carrés recouverts de tuiles blanches, a été reproduite ad nauseam tout le long du fleuve, pour recevoir les "déplacés"; comme des "copier-coller" en 3-D, elles sont toutes pareilles, et toutes aussi jolies et accueillantes qu'une salle de bains d'hôpital de Rosemont. Faut voir leurs rues stériles, hantées par des résidants qui semblent la refuser, en silence, en vivant sur le trottoir. Déprimant.

Heureusement, il y a le quatrième monstre, un fêtard celui-là, un bon vivant, et le seul qui ajoute un peu beaucoup de bonheur à l'expédition. Et j'ai nommé: mon groupe de l'âge d'or! Des vrais adolescents! Ça se couche tard, ça joue aux cartes, ça rit, ça rote, ça pète, on se croirait dans un party de cégep! En plus, de l' "étrange" que j'étais, je suis devenu la mascotte, l'arbitre officiel de leurs drinking games, et le gamin que l'on prend par la main- littéralement!- pour être bien certain qu'il ne perde pas son chemin pendant les sorties de groupe. C'est génial...

En conclusion, bien que mon constat de la croisière ait l'air négatif, je tiens à préciser qu'elle renferme aussi des bons moments, qui valent à eux seuls le déplacement; que ce soit la traversée des magnifiques Trois Gorges ou celle des spectaculaires "Petites" Trois Gorges. Une chose m'étonne malgré tout chaque fois: pourquoi est-ce que le plus précieux souvenir que l'on garde des plus grands dépaysements, des plus belles aventures ou des plus imposants monuments demeure toujours celui des gens?

Il ne reste que quatre ans avant le déluge. Il n'est donc pas trop tard pour être le témoin, presque "en direct", d'un chapitre de l'Histoire de la civilisation. Et Chen Fong, de Wuchang, se fera un plaisir de vous faire visiter pour la dernière fois sa maison.

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