Mao, Mao, Mao. Comment te dire... (Tu permets qu'on se tutoie?) Je suis écoeuré. Fatigué. À boutte, comme on dit chez nous. C'est pas de ta faute! Non, et c'est sûrement de la mienne. Si j'avais fermé mon sac, je ne me serais pas fait voler mon appareil photo sur la place Tiananmen. Mais ça, c'est un détail. La véritable raison pour laquelle je t'écris, c'est que mon séjour de trois mois chez vous m'a épuisé. Physiquement. Mentalement. Moralement.
Après avoir parcouru de long en large pendant 12 semaines ton beau grand pays qu'on croirait sur une autre planète, comment se fait-il qu'il y ait tellement de choses que je ne saisisse toujours pas? Suis-je l'extraterrestre? Aurais-je dû consacrer plus de temps à l'étude du mandarin? Toujours est-il que (et je regrette de te le dire), souvent, j'ai eu la désagréable impression qu'on ne souhaitait pas que je comprenne. Qu'on aurait préféré que je ne sois pas là. Ou que je sois chinois? Puis quelqu'un m'ouvrait sa porte. Au début, j'entrais. À la fin, je n'y croyais plus. Ni au geste ni à la porte ni à rien.
Ça n'a pas toujours été ainsi, crois-moi! J'ai même eu un sérieux coup de foudre pour ta patrie, au point de me chercher un poste d'enseignant au Sichuan. Et j'ai ri! Ha ha! Hi hi! J'ai ri à l'aube, à la vue des gens qui promènent leur chien en marchant à reculons (est-ce un truc pour troubler les pigeons ou pour amuser les Pékinois?). J'ai ri de voir tes groupes de madames endimanchées, sur la grande place, faire de l'aérobie maladroite avec des drapeaux rouges sur de la techno poche. J'ai ri chaque fois que j'ai croisé quelqu'un en pyjama deux pièces en flanelle le samedi soir sur un grand boulevard (faudrait leur dire que c'est pour dormir...). J'ai aussi rigolé quand j'ai vu que tu diffusais chaque jour, sur CCTV, la glorieuse émission de télé VIP. Aurais-tu un faible pour Pamela? Une blague. Cela dit, ta télé n'est pas mal du tout. Des films, de la variété, du reality show, du sport, tout y est! Et ça a l'air de drôlement fonctionner, parce que ta population la regarde tout le temps. Partout. Ils sont scotchés à l'écran. Le célèbre "Du pain et des jeux" n'est pas tombé dans l'oreille d'un sourd... Si je peux me permettre une petite critique, dans l'autobus, je trouve ça un peu rushant.
De quoi je me plains, alors?
Je suis débarqué parfaitement heureux d'un bateau, il y a près de deux semaines. À Chongqing. Puis j'ai marché pendant une heure au gros soleil avec mon sac trop lourd (ça, c'est ma faute) parce que les chauffeurs de taxi du port ne connaissaient pas (?) l'hôtel où je voulais descendre. Come on! Il y a quatre rues à Chongqing! À pied, et de mauvaise humeur, j'ai fini par trouver l'hôtel. Pourquoi il fait ça, ton monde, Mao? (Et pourquoi il se fouille dans le nez en public et pourquoi les femmes crachent et pourquoi n'y a t-il pas de mot chinois pour "lesbienne"?)
J'en ai une liste longue comme ta fameuse "Marche" de ces étranges refus, de ces singuliers nenni, de ces inexplicables non merci. Et le dernier m'a scié. Je venais de faire 38 heures de train pour aller visiter (et entendre) "le sable qui chante" de la Mongolie intérieure (à ne pas confondre avec le pays du même nom) et, sur place, on m'a dit que je devais être "vingt" pour pouvoir visiter l'endroit. Fuck that! J'avais envie de... AAAAAH! Bof. À bien y penser, vain je suis, peut-être bien. Mais toi, Mao, tu es... loin. Ailleurs. Et tu sais quoi? J'ai le feeling que tu vas le rester longtemps. Je pars demain pour la Mongolie. La vraie. Pour y fêter le Naddam. J'ai besoin d'un peu de folie. En principe, je devais revenir chez toi pour emprunter la route de la soie jusqu'au Pakistan. Ça ne sera pas le cas. Je vais passer par la Russie, plutôt. Prends le pas personnel. Merci pour le thé. Xiexie ni. Ciao Mao.
P.-S.: Si tu pognes le gars qui a volé mon appareil photo, peux-tu juste lui demander de ne pas mettre les photos de ma zoune sur le Net? Merci.
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