La Presse
6 août 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 51

L'immensité

C'est en sortant de la ville d'Ulaan Baatar pour aller dans le désert du Gobi que j'ai peut-être compris pourquoi les Mongols sont aussi gros. Veni vidi, j'ai réfléchi, et j'aimerais émettre une théorie sur l'amplitude du Mongol moyen. "Ça y est! Il en fait une obsession!", que vous vous dites peut-être, et vous auriez raison: je viens de passer six mois dans des pays d'Asie où j'étais le plus grand - donc "étonnement" de ma part -, et les Mongols me font peur, voilà, si vous voulez vraiment tout savoir. Comme ils ont dû faire peur aux Russes, à toute l'Europe à une certaine époque (la Mongolie fut le plus grand empire de l'Histoire, sous Gengis Khan) et, surtout, aux Chinois (la Grande Muraille de Chine, c'était pour eux). Que voulez-vous, ces gens-là forcent un respect instinctif, une crainte toute naturelle, et face à eux, vous savez immédiatement quelle place vous occupez dans la chaîne alimentaire: vous êtes Bambi au bord de la falaise.

Occuper l'espace

Pour en revenir à notre mastodonte sujet, laissez-moi vous exposer ma logique: les Mongols vivent à deux millions sur un territoire immense (oui, Toto, c'est le pays le moins densément peuplé de la Terre, bravo!). Or donc, et en ce sens, fiers guerriers qu'ils étaient, conquérants et tout, on peut penser qu'ils ont dans leurs gènes cette propension à vouloir occuper l'espace; sinon, bien, ils seraient malheureux et là, eh, ils pourraient faire des choses de malheureux, comme, eh, se gratter jusqu'au sang, hein?, ou même pleurer! Et un Mongol ne pleure pas, c'est bien connu.

Qu'est-ce qu'on mange?

(Silence dans la salle) Bon. D'accord. On peut aussi regarder du côté de leur alimentation. "Qu'est-ce qu'on mange, Maman Dion?" est une phrase qui n'a pas d'équivalent en Mongol. La question ne se pose même pas. Parce qu'on mange de la viande. Au petit déjeuner, au dîner, pour souper, et le soir devant la télé. De la viande. De la viande. De la viande. Toute la journée, on mange de la viande. De la viande. De la viande. De la viande... Oui, la Mongolie est une destination rêvée pour les végétariens à la diète! Et si quelqu'un me met sous le nez un autre jarret de chèvre bouilli, je lui vomis dessus.

Yak et marmotte

Mais y a pas que de la chèvre, of course (vous devriez voir les troupeaux de chevaux et de chameaux courir en liberté, c'est de toute beauté... j'y reviendrai). Or, avant de bouffer leurs animaux, les Mongols, par nécessité, leur ont trouvé des utilités singulières, sûrement insoupçonnées par les espèces elles-mêmes. Du yak, on tire le beurre (une pâte jaune éponge épaisse comme une baleine: attention cholestérol!); du chameau, le fromage (dur comme de la roche, mais délicieux avec du sel et de l'eau); de la jument, l'arraq (un lait caillé alcoolisé dont les Mongols se servent aussi pour décaper les antiquités); de la vache, la vodka (un vin blanc fade concocté à partir du liquide qui flotte sur le yogourt); et de la marmotte, justement, le yogourt.

Oui, du yaourt de marmotte! Je les imagine avec leurs gros doigts et leurs grosses faces de terreur en train de traire les pauvres petites bêtes. Squouik squouik... crounch. "Shit... je viens encore d'effouarer ma marmotte!" (Évidemment, je déconne, mais ils en mangent, de la marmotte, et c'est surprenant comme c'est bon, surtout juste avant qu'on vous apprenne que c'est ça, le morceau de caoutchouc que vous avez dans la bouche). Quoi? 635 mots! Non. Déjà? Avec tout ça, je ne vous aurai même pas parlé de l'aventure du désert, des trois bris mécaniques de notre camion russe, du tour de chameau, du manque d'eau, des chicanes dans le groupe de touristes (l'Australienne se croit dans Survivor!), d'Ayuna la jolie guide (qui couche avec le chauffeur, on pense) et des paysages... Bon Dieu, les paysages! Ben, ce sera pour la semaine prochaine.

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