La Presse
13 août 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 52

L'immensité (suite)

Désert de Gobi. Midi. Mardi. Le soleil plombe. Cogne sur les pierres. Les transforme en sable. Puis s'évertue à exterminer ce qu'il reste de vivant. Sombre dessein pour une lumière.

Depuis plus de trois heures, notre camion roule droit devant, en direction de l'infini, là où les deux pistes sur lesquelles nous b-b-bondissons semblent se toucher. Pas l'ombre d'une ombre à l'horizon. À l'intérieur, sous la tôle du plafond (où l'on pourrait faire cuire un boeuf), il fait chaud comme dans une espadrille de marathon, odeur comprise. Si le camion était une bouilloire, il sifflerait! À condition qu'il y ait de l'eau dedans, bien entendu. Ce qu'il n'y a pas.

Le dernier point d'eau était derrière, au village de Nulpar que le guide inexpérimenté et le conducteur à moitié endormi n'ont pas su trouver. "C'est pas grave, qu'ils nous ont dit, en avant, plus loin, il y a un puits."

Le problème, c'est que dans le désert, les notions de devant-derrière, de droite-gauche, de loin-près et de "moi, je pense qu'on devrait aller par là, Roger" s'estompent et laissent place à un grand vide de sens, du type "veux-tu ben me dire qu'est-ce qu'on fait ici?". Surtout à midi, quand même la notion de haut et de bas fait cruellement défaut. Nous ne sommes plus sous le soleil, nous sommes sur un rond de poêle, à boil.

J'avais toujours imaginé une mort plus douce, genre dans mon sommeil à 75 ans ou en faisant l'amour à Shawinigan. Alors que j'allais me faire à l'idée de crever de soif, est apparu, soudainement, à plusieurs centaines de mètres, sur notre droite, un camion. Wow! D'où il sort celui-là?

Étrange... Identique au nôtre, il roule parallèlement à nous, dans la même direction, à la même vitesse, et tout! Comme dans un miroir! Est-ce un mirage? Je me tourne vers le groupe. Personne n'a réagi à la vue du sauveur éventuel. Les autres voyageurs (une Australienne en talons hauts, un couple de Français ultra rigolos et une Allemande réac-anarcho-écolo) sont renfrognés, dorment ou broient du noir. Pourtant, hier, au parc national de Uoliiam, l'ambiance était sérieusement à la fête...

Hier, en plein milieu du désert, nous nous sommes baignés dans une rivière de glace (oui, il y a de la glace dans le Gobi!), entre deux collines où végétait gaiement la végétation et s'amusaient de drôles de petits écureuils pas de queue. Une oasis formidable.

Bien sûr, c'était avant la tempête de sable du soir pendant laquelle se sont envolés vivres et compagnie. Pour ma part, j'avais la "tourista mongole" (désolé de partager ça avec vous au petit déjeuner) et les inquiétudes du groupe, je n'en avais rien à cirer. J'avais juste envie de... vous savez quoi. Mais comment on fait ça, pendant une tempête de sable, quand les toilettes n'existent pas? Prenez des notes, futurs aventuriers: on fait ça nu (de façon à ne pas ramener une dune de sable dans la tente) avec un masque de plongée et un tuba. Face au vent, évidemment.

(Maintenant, je vous prierais de ne pas essayer d'imaginer la scène, et de vous concentrer sur la fin de l'histoire, merci.)

Cinq minutes plus tard, le camion nous suit toujours. Même rythme. Même couleur. Est-ce possible? Est-ce que ce serait... nous? C'est troublant. Full X-files! J'avise la guide. Elle me fait un air mongol impossible à traduire. Benoît, le Français, remarque aussi le véhicule. Je lui demande de me prêter ses jumelles. "Qu'est-ce que tu veux faire de mes couilles?" qu'il me répond. "Tes binoculaires d'abord, maudit Français!" Je veux en avoir le coeur net. Est-ce que dans le désert, on peut exister en parallèle? Peut-on s'y dédoubler? Autrement dit, est-ce que, là-bas, je dors ou est-ce que je m'apprête à me regarder me regarder? Le Français ne trouve pas ses jumelles. Merde! Le camion disparaît. Je ne saurai jamais.

C'était 10 minutes dans le désert de Gobi. Le voyage a duré 12 jours. Vous comprendrez que je ne peux vous en parler pendant des mois, même si c'est pas l'envie qui manque. Il faut bouger! La semaine prochaine, on part pour le Japon. Pon pon.

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