La Presse
20 août 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 53

Konichiwa (Bonjour du Japon!)

"Comment ça, t'es pas en Russie?" m'a écrit Robert C., avant-hier!

"Menteur!" Oups. Je pense que je vous dois des explications. De Oulaan Baatar, comme je l'avais annoncé brièvement dans ma chronique "Cher Mao", je devais prendre le transsibérien jusqu'à Moscou; puis, de Moscou, monter vers Saint-Pétersbourg pour traverser en Estonie et de là, descendre jusqu'en Turquie. Ça faisait des semaines que je consultais mon atlas Collins et ma décision était prise (l'atlas, un achat anodin à Hong Kong qui s'avère être un outil extraordinaire! On y passe des heures avec les autres voyageurs à faire et refaire le tour du monde...). Pourtant, je suis à Tokyo. Pourquoi, le clown?

Ça s'est passé un lundi matin mongol, sur un coup de tête, entre 9 h et quart et 9 h et demie, quand j'ai appris qu'obtenir un visa russe rapidement était une tâche digne des 12 travaux d'Astérix. En plus d'être passablement coûteux, ça prend une lettre d'invitation officielle, des permis spéciaux pour rester plus de trois jours dans une ville et le fameux formulaire B-38. Oui madame! Le B-38. Et pas la copie rose. Non, non! La copie bleue. Escalier C, bureau 32.

Ce matin-là, j'étais fatigué, et m'attaquer à la bureaucratie de la Russie m'apparaissait lourd comme un camion de garnottes plein de "bouette". Puis, la femme au comptoir était aussi accueillante qu'une porte de prison. Aussi "frette" que la Sibérie. Je suis sorti sans dire merci. Deux minutes plus tard, à l'agence de voyages en face de l'ambassade, on me proposait- avec le sourire!- un billet d'avion pour Tokyo le surlendemain, sans aucun souci bureaucratique et pour à peu près le même prix. Tout à coup, je ne pouvais m'imaginer plus grand choc culturel et destination plus absurde après la Mongolie.

Et c'est réussi. Pour un choc, c'est tout un choc.

Ça coûte cher! C'est aberrant. Juste pour me loger, pour 80 dollars, j'obtiens l'équivalent de ce que je payais 8 dollars en Mongolie. Ah! On m'avait averti.... Mais j'y croyais plus ou moins. Ça va bientôt faire 15 mois que je me débrouille avec moins que rien, pour répondre à votre question, Monsieur Dumas de Montréal, qui me demandait dans son courriel si j'étais millionnaire. Non, Monsieur! Je mange des nouilles, je magasine au marché public, je porte toujours le même linge, je couche dans des dortoirs et, le soir, je ne sors pas dans les bars. Ça a l'air plate, dit de même, mais ça devient vite un mode de vie très rafraîchissant, réussir à mettre volontairement un hola à la consommation. Puis, ça nous rapproche des individus, du moins dans les pays que j'ai visités jusqu'à présent, où les habitants font beaucoup avec peu d'argent. Au Japon, y a rien en bas de 10 piasses. Petit déjeuner? Dix piasses. Lunch? Dix piasses. Internet? Dix piasses. Et ça consomme... Deux Québécois rencontrés à Hong Kong et qui travaillent pour Air Canada (salut, les gars!) m'avaient dit qu'à Tokyo, il fallait être bien habillé. Hi hi! Ça m'avait fait rire. Je comprends un peu mieux maintenant: amanché en vieux backpacker un peu crado, je me demande sérieusement comment je vais faire pour rencontrer du monde au centre commercial...

En plus, ici, tout est tellement facile que c'en est décourageant. T'as soif? Il y a des machines distributrices partout. Même de bière! Tu veux changer de ville? Les trains sont nombreux et à l'heure, à la seconde près. Vous êtes perdus? Les gens, polis à l'extrême, sont toujours prêts à vous aider et ils se confondent ensuite en courbettes et en "s'il-vous-plaît-merci-beaucoup" au point que ça en devient embarrassant. C'est pas mêlant, même les automobilistes sont courtois. Vous traversez la rue, ils s'arrêtent! Je n'avais jamais vu ça.

Le Japon vient de changer radicalement la donne. Mais comme j'ai la tête dure et que je me suis mis dedans que j'allais découvrir ce pays fascinant coûte que coûte, j'ai élaboré un plan.

Je me suis d'abord acheté une carte. Puis un guide de voyage sur le Japon. Je me suis arrêté pendant deux jours pour étudier la géographie du pays et me documenter sur la faisabilité de mon idée un peu cinglée. Comme rien ne m'indiquait qu'elle était impossible (bien que personne ne semble l'avoir essayée avant), je suis passé à l'action. J'ai renvoyé à la maison tout ce qui était trop lourd à porter sur mon dos. Je n'ai gardé que l'essentiel, pour partir le plus léger possible vers Kagoshima, la dernière ville sur la pointe sud, à quelques 1500 kilomètres de Tokyo, en passant par Nagoya, Osaka, Hiroshima et Nagasaki (pour terminer le périple, je me ferai un cadeau pour récompenser le bel effort accompli: je prendrai un bateau pour l'île Okinawa, où on fait de la plongée avec des requins-marteaux...comme dans James Bond!)

Ah oui! Je devrais peut-être vous dire que je pars en patins à roues alignées...Yeah! Alors, la semaine prochaine, je vous écris de je ne sais pas où, ni dans quel état. Priez pour mes vieux genoux.

En terminant, je voudrais m'adresser à Nicole, qui est sûrement en train de se dire que je suis fou de m'embarquer dans une aventure pareille. Je veux juste lui rappeler que je dois bien retenir de quelqu'un, n'est-ce pas? Hi hi! Bonne fête, Maman.

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