La Presse
10 septembre 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 56

Les clichés du Japon, en version originale

À Nagoya, une grosse ville laide avec quatre jours de banlieue, il n'y a pas de magasin à patins à roues alignées. Je commence à penser que je vais être "pogné" pour faire le reste du trajet en nunchakus. Entoucas. Aujourd'hui, ce n'est pas important. Parce que je couche au Fuji Sauna And Capsule Hotel.

Enfin, le Japon que je cherchais! Un immense complexe super hi-tech, avec des murs de lits superposés, encastrés comme des tiroirs de morgue, et plein de "touti-monsieurs" japonais en kimono de papier. D'une propreté épeurante de film de science-fiction, il y a au Fuji Hotel, en plus des lits, des télés partout et des ordinateurs, des piscines à bouillons, des bains d'eau bouillante, des bassins d'eau froide, des saunas mouillés, des saunas secs, des saunas "frettes" et les toilettes!

Wow! Faut que je vous décrive: d'abord, quand tu t'assoies, y'a de la petite musique qui se met à jouer (pour couvrir le bruit, je suppose), puis l'intensité de la lumière change doucement et, là, tu découvres le panneau de bord... Man, c'est la navette spatiale! Y'a tellement de fonctions et de pitons que tu te demandes ce que font les Japonais sur le bol. Y jouent-tu au Nintendo avec leurs fesses?

Anyway, le siège est chauffant, inclinable, autonettoyant, et il fait "zéro à 100km/h" en 9 secondes. Vrrroum! Mais le plus agréable, c'est quand tu pèses sur le bouton "shower"... Il y a un petit bras qui sort d'en-dessous et qui vient dire bonjour à ton péteux avec un jet d'eau chaude. Bzzzz...Pschiiit! À l'eau! Tu fais un saut le premier coup, et puis tu t'aperçois qu'il y a un dimmer pour régler la pression. Youpi! Pschit Pschiiit pschit pschiiiiit! Pschiiiiiiiiiit! Pschit! Des heures de plaisir. (Et si tu poses juste le pied sur le siège pour faire croire à la toilette qu'il y a encore quelqu'un d'assis dessus et que tu actives la petite douche, ça fait une jolie fontaine dans laquelle tu peux te laver les cheveux ou te brosser les dents).

Et dormir dans une capsule? À moins d'être total claustro, c'est assez confortable. Je m'attendais au feeling "je suis dans un cercueil", comme me l'avait décrit Nicolas, mais j'ai été surpris de me sentir plutôt comme dans une tente qu'on se fait à 5 ans, dans le salon, avec toutes les couvertures de la maison. Comme dans un cocon. J'étais même un peu excité. J'avais l'impression que j'allais décoller. J'étais dans Space Oddity de Bowie.

"Ground control to Major Tom... Commencing countdown, engines on..." Je me glisse sous les couvertures. J'ai un petit frisson. Les deux heures dans le bain tourbillon et le massage de pieds m'ont brisé. Je fonds dans le futon. "Check ignition and may God's love be with you... 5, 4, 3..." Je pars. Immédiatement, je survole le Japon et, paf! J'atterris en Mongolie.

Souvent j'y retourne ces jours-ci, comme si le cordon n'avait pas été coupé et qu'en-dedans je cherchais à résoudre quelque chose, à défaire un noeud; mais ce qui se bouscule dans ma tête a, chaque fois, étrangement l'air de provenir de l'album photos de quelqu'un d'autre. Je revois les dunes de Duut Mankhan. Mais je suis incapable de me souvenir du sable. (De quoi j'ai peur?) "Now it's time to leave your capsule if you dare..."

Je revois Arvaikheer, une ville située quelque part au milieu du siècle dernier, avec son marché boueux et ses habitants qui dorment dans des containers. Je revois l'homme tuer le mouton. Je revois un petit garçon me tirer sur le pantalon. Son visage barbouillé. Ses grands yeux tristes. Il m'a fendu le coeur. Il portait deux souliers gauches.

"There's something wrong... Can you hear me Major Tom? Can you hear me Major Tom?"

Je revois la fillette du désert et sa petite soeur, la morve au nez, la couche usée à la fesse. Je leur ai donné à chacune un biscuit. On a joué à se lancer un ballon. Le père est sorti de la ger (ou yourte). Il était saoul. La petite riait trop fort. Le père gueulait. Il voulait de la vodka. Le ballon était mou. Fallait partir. En cachette, j'ai laissé le sac de biscuits par terre, à côté du pneu. On s'est envoyé la main. Le camion est parti. J'ai mis mes lunettes fumées. J'ai essayé de pas brailler. "Planet Earth is blue... and there's nothing I can do." À la semaine prochaine.

Les extraits en italique sont tirés de la chanson Space Oddity (1969) de David Bowie.

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