Pour s'approprier les mots de Herrigel (philosophe allemand, auteur de Zen in the Art of Archery, 1954), établir un parallèle entre le patinage en rollerblade et le zen (quelque image que l'on s'en fasse) doit paraître de prime abord une intolérable dépréciation de ce dernier. Dut-on même admettre, dans le plus large esprit de compréhension, que l'on qualifie d'art la pratique du patinage, on se résoudra difficilement à chercher en cet art autre chose qu'une performance de caractère nettement sportif.
Pour s'approprier les mots de Herrigel1, établir un parallèle entre le patinage en rollerblade et le zen (quelque image que l'on s'en fasse) doit paraître de prime abord une intolérable dépréciation de ce dernier. Dut-on même admettre, dans le plus large esprit de compréhension, que l'on qualifie d'art la pratique du patinage, on se résoudra difficilement à chercher en cet art autre chose qu'une performance de caractère nettement sportif.
Mais force sera de constater que la pratique du patinage à roulettes "sur longue distance" ne se limite pas à placer un pied devant l'autre et pousser, placer un pied devant l'autre et pousser, ad nauseam. Car, bien que ce geste soit l'essence du mouvement vers l'avant, il prendra des formes différentes selon la nature du pavé, l'inclinaison du terrain et l'espace alloué au patineur par la circulation automobile. C'est pas de la tarte, mon Yvon.
Pour la fluidité du déplacement, le coup de patin doit en permanence épouser les reliefs du sol, of course, et ce, de deux façons: instinctivement d'abord, en abandonnant tout son corps aux vibrations des roues sous les pieds; puis visuellement, par anticipation (pente à l'horizon, cailloux, sable, changement de couleur d'asphalte qui annonce un nouveau type de pavé...) afin de ne pas "piquer une fouille". Parce que ça fait mal et que ça sert à rien. Il pourra s'agir alors de sauter, de relever un patin et de faire glisser l'autre sur la ligne blanche, de zigzaguer, de freiner en troublé, de prier fort fort fort que le camion ne va pas tourner ou de se jeter dans le fossé.
Et comme le patineur de longue distance doit parcourir de nombreux kilomètres chaque jour, c'est sans réfléchir qu'il saura reconnaître les différentes options que la route lui offre, pour être en mesure de s'ajuster constamment (et instantanément) aux changements. Comme un aigle qui se laisserait porter par le vent, il devra absolument se servir de la vitesse du déplacement pour économiser l'effort et focuser sur l'importance de conserver toutes ses énergies. Ainsi, quand un conducteur sera tellement étonné de voir un rollerblader sur la montagne à sept heures et demie un dimanche matin qu'il aura pour réflexe de le klaxonner comme un cave alors qu'il y a assez d'espace pour deux Hummer, le patineur zen ne perdra pas son momentum en se retournant pour faire un finger et ne gaspillera pas ses forces à crier "Passe à côté!".
Évidemment, la même chose vaut pour la relation du patineur avec le vendeur du magasin de sport. Quand le patineur zen, désespéré parce que ses roues de patins sont finies ben raides, ira au magasin d'articles de sport (Sport Depo)- le seul magasin de la région, gros comme le centre commercial Versailles, espoir!-, et que le vendeur lui expliquera qu'il ne peut pas lui vendre des roues de patins, car il faut les commander d'avance, le patineur, demeuré calme, suggérera alors au vendeur d'en commander et de lui donner les roues d'une des 100 paires de patins qui sont là, en vente, et de replacer les roues commandées sur lesdits patins en vente quand elles seront livrées (simple, non?), et que le vendeur lui répondra que "ce n'est pas possible, non pas possible, impossible, impossible, danger, danger, docteur Smith", et que le gérant du Sport Depovres lui confirmera l'absurde, alors, à ce moment, même si le patineur a l'impression d'avoir demandé à des robots d'avoir une initiative, même s'il a envie de leur botter le derrière et de leur dire des mots comme "réveillez!", "liberté!" et "individualité!", le patineur zen saura sagement reconnaître que c'est de sa faute et qu'il a fait une erreur monumentale en ne prenant pas la peine d'apporter avec lui le nécessaire pour entreprendre une telle expédition dans un pays comme le Japon. Il saura admettre la défaite et se satisfaire d'avoir rarement connu un sentiment de liberté aussi grand.
Voila. J'ai perdu. Au bout de 700 kilomètres. Ça m'aurait pris cinq paires de patins. Ou un commanditaire (je traverserai peut-être les États-Unis sur le chemin du retour, si jamais ça intéresse un fournisseur de blades). En attendant, il nous reste encore plein de belles choses à découvrir au Japon: les dancing Elvis, les mangas érotiques, les water boys, le baseball, le butô, Tokyo, les quartiers roses, etc.
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