Avant le Cambodge, je suis allé faire un tour à Koh Tao, jolie petite île dans le golfe de la Thaïlande, pour y visiter mes amis beaucerons, J-Pet et Marie. Après une longue nuit de voyage, je suis arrivé à leur bungalow, dans la splendide petite baie de Sai Deng. Le soleil brillait, la mer faisait sa turquoise, mes amis riaient de ma nouvelle coupe de cheveux, bref, le moment était magique: dans un geste théâtral, j'ai lancé mon sac à dos dans le sable, je me suis déshabillé là, sur la plage, puis j'ai couru dans la mer, au ralenti comme dans les films, et j'ai marché sur un oursin. La vie n'est pas aussi romantique qu'on voudrait le croire.
Passer de la Thaïlande au Cambodge fait un peu l'effet de poser le pied sur un oursin. Poipet, la ville frontalière du côté cambodgien, semble tirée d'un film de Far West: des casinos, des bordels, de la poussière. Et un drôle de sentiment d'insécurité. Partons d'ici, si vous le voulez bien... La rumeur veut que la route 6 entre Poipet et Siam Reap (ma destination) soit commanditée par les compagnies d'aviation de Thaïlande, qui verseraient chaque année un tas de fric au gouvernement cambodgien pour qu'elle ne soit pas entretenue. Oui, vous avez bien lu: pour ne pas qu'on l'entretienne.
Cent cinquante kilomètres en neuf heures. Faites le calcul.
Je croyais avoir tout vu, après les chemins cahoteux du Myanmar et les sentiers du Gobi, mais là, l'état de la 6 dépasse l'entendement, l'entraînement des astronautes et le Zipper du défunt parc Belmont. Je me suis assis derrière et j'ai vomi tous les repas de la semaine dernière. Et ce n'est pas tout! J'allais, en cours de route, m'apercevoir que je venais de me faire prendre dans une magouille ignoble, le "scam des slow bus" et découvrir qu'un individu, bientôt, voudrait me tuer.
Entre la Thaïlande et le Cambodge, le transport routier serait, semble-t-il, géré par des gangsters, qui prennent en otages les passagers des autobus et font en sorte que tout le monde débarque à l'hôtel qui a payé la cote aux bandits.
On appelle les autobus les slow bus parce qu'ils roulent en pépère pour faire en sorte qu'à l'arrivée, il fasse nuit noire à Siem Reap et que vous soyez tellement écoeuré que vous voudrez bien dormir n'importe où, anyway. Sauf que le Bruno du Canada, il n'aime pas beaucoup se faire dire quoi faire; et quand, à l'avant-dernier arrêt de l'autobus, "l'employé" de l'hôtel est venu lui annoncer que tous les passagers de l'autobus allaient descendre au Chamroun Guesthouse, Bruno, lui, a répondu sèchement qu'il allait descendre où bon lui semble, et que son Guesthouse, il peut se le Chamrouner où je pense.
"I am a free man", que je lui ai dit, au Gentil Organisateur. Mauvaise idée.
Dan, un Canadien de Vancouver qui observait la scène du coin de l'oeil, a attendu le départ du crocodile et il est venu discrètement m'expliquer tout ce que je vous ai raconté précédemment, en ajoutant que notre aimable guide avait peut-être, selon lui, un pistolet dans son sac.
J'ignorais que je parlais à un bandit, j'aurais été plus poli. J'ai passé la fin du trajet à essayer de cacher ma paranoïa et à sourire comme un crétin qui vient d'allumer la mèche du gars avec un gun assis devant, en me répétant: Bruno, tu n'es pas un homme libre, tu es un touriste au Cambodge.
Ce qu'il me restait à faire? Visiter la chambre, la trouver à mon goût, payer sur le champ, y passer la nuit avec porte et fenêtres bien barrées, sortir discrètement le lendemain au lever du soleil, partir pour le Brésil et changer de sexe.
Le lendemain matin, j'ai réalisé que le fameux bandit de la veille était un simple employé d'hôtel, pas gangster pour deux sous; et que l'endroit, chaleureux, était tenu par une famille ravissante. Pas de fusil. Pas de violence. Pas de pègre.
La vie n'est pas aussi romantique qu'on voudrait le croire. Quoique... Trois jours plus tard, l'aînée m'invitait à danser, la plus jeune m'avouait son amour, la mère me pinçait les fesses, et l'employé de l'hôtel me faisait subtilement comprendre qu'il était gai et que... J'ignore ce qui se passe, mais croyez-moi, il y a un oursin quelque part.
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