La Presse
22 octobre 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 62

Vacances au Cambodge: Angkor what?

Six heures AM. C'est Maman qui est venu me réveiller avec un petit bec. Après la soirée d'hier, j'attendais plutôt Souphal, la sérieuse, la pharmacienne, l'aînée. Au chic Martini, on a dansé et ri toute la soirée. Elle est couchée, m'a dit Maman.

Sopi, la comique, la cadette, l'étudiante en économie (au Cambodge, où on additionne des riens) m'avait déjà préparé le petit déjeuner. Rayonnante d'amour, belle comme le jour (le jeudi), elle était sunny side up comme les oeufs dans mon assiette, qui avaient l'air d'un "bonhomme sourire" avec cheveux de laitue, sourcils de bacon et smile aux tomates.

"It's me", qu'elle m'a chuchoté à l'oreille, "bon appétit." OK...

C'est le moment qu'a choisi mon chauffeur gai pour arriver: "Arrrre you rrrready to go to Angkorrrr Wat, Brrruno, you handsome man?"

Ouille. I don't know.

Visiter les temples d'Angkor est la raison pour laquelle on se déplace en masse vers Siam Reap. Érigés entre le 9e et le 13e siècles dans l'ancienne capitale de l'empire khmer, les temples d Angkor comptent parmi les merveilles architecturales de ce monde. Mais ça, vous le savez déjà. Alors. Qu'est-ce que je pourrais vous raconter au sujet d'Angkor qui n'ait pas été écrit mille fois? Oui, c'est un endroit fabuleux ceint de mystère, qui peut vous bouleverser même. Mais il est important de savoir que, malgré toute sa splendeur, le site compte de nombreux irritants.

D'abord, tenez-vous loin des groupes de touristes japonais. C'est difficile, mais possible: tôt le matin (ils dorment), le midi (ils mangent) et au coucher du soleil (ils sont sur la montagne). Si, par malheur, vous deviez vous retrouver au milieu d'un de ces hystériques groupes de voleurs d'images, ne paniquez pas. Prenez une grande inspiration, et dirigez-vous vers la sortie la plus proche: parce qu'ils vous piétineront et ne s'en rendront compte qu'une fois rendus à la maison, en regardant les photos...

Autre conseil (et ça, ça vaut pour nombre d'endroits...): trouvez-vous une façon mécanique et polie de dire "non merci", afin d'éviter l'épuisement. Les vendeurs, partout et persistants, peuvent aisément gâcher votre visite; quand, pour la vingtième fois, on vous aborde avec le même speach: "Hello sir, where are you from? Canada? Oh Canada, capital Ottawa, speak two langage!" pour essayer de vous vendre une tab... de flûte de pan, il est naturel que vous ayez envie de tuer Zamfir.

Un truc? Dites que vous venez de la Lettonie. Ça les scie.

Autre chose: la meilleure facon de visiter Angkor Wat, le plat de résistance, le temple des temples, est de le faire pieds nus. Hmmm... Prenez le temps de sentir sous vos plantes de pied l'usure de la pierre froide, chargée de mille ans de pleines lunes, d'orages électriques, de comètes Halley, de fins du monde, de prières, d'éclipses, de sacrifices, de soleil, et de cris de moines qui jouent à la cachette. "Ah ah! Un deux trois pour Shimvatra, caché en arrière du Bouddha!"

Hier soir, j'ai été invité à un festin de famille. C'était la fin de la semaine du P'chum Ben. Après avoir fait les offrandes aux moines, on bouffe et on boit comme des porcs. C'est drôle comme les traditions finissent toujours de la même facon. Je me suis tapé une soupe à l'anguille absolument délicieuse, de l'ammoc (un poisson haché dans une feuille de noni) et un oeuf bouilli avec... le poussin dedans. Je croyais à une blague. Mais quand j'ai vu que tout le monde y allait gaiement, "miam miam Tweety bird", j'ai plongé ma cuillère dans le schnu brun-gris- rose-caoutchouteux-croquant-juteux, j'ai fermé les yeux et j'ai tout mangé. Avec une salsa picante et du cumin frais, je me sens un peu coupable de vous avouer que j'ai plutôt aimé.

Parlant d'amour, durant toute la veillée, Souphal, d'un côté, sans le faire exprès, me donnait des petits coups de genoux sous la table; Sopi, de l'autre, posait accidentellement sa main sur ma cuisse; en face, Maman et mon guide gai me faisaient des clins d'oeil et des yeux au complet. Et vous savez quoi? J'ignore toujours pourquoi. Peut-être qu'au Cambodge je suis Roy Dupuis? Entoucas. Quand je suis allé me coucher, seul et un peu gorlot, le plafond s'est mis à tourner et ça a cogné à la porte de ma chambre.

Vous avez une semaine pour deviner c'est qui.

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