La Presse
29 octobre 2005, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 63

Des vacances au Cambodge: des vacances?

Quand j'ai intitulé ainsi la série sur le Cambodge, je voulais faire référence à It's a Holiday in Cambodia, chanson populaire d'un groupe que j'écoutais quand j'étais petit, les Dead Kennedys. Je prévoyais en effet un voyage qui serait plus près du rythme punk- 4/4-pif-paf-des-coups-de-guitare-dans-face- que de La Complainte du phoque en Alaska; autrement dit, un trip pas reposant. Christian Bolduc de Montréal est le premier (et le seul!) à avoir fait le lien. Alors, bravo Christian, tu te mérites donc le livre à paraître de La Frousse autour du monde si, un jour, je parviens au bout de la chanson.

Toc toc toc. Ça cogne à la porte de ma chambre.

Je consulte le réveille-matin: il est 1 h 30. J'aurais dormi une heure sans m'en apercevoir? Toc toc toc. Je suis dans la brume. J'ai mal au coeur. Qui peut bien vouloir me réveiller à c't'heure indue?

La porte s'entrouvre doucement...Quelqu'un avec une clé? Une silhouette, puis deux, puis trois apparaissent dans l'entrebaîllement. Hiiiiiiii! À moitié endormi, des frissons me dressent les cheveux sur la tête et, comme dans le pire des cauchemars, la peur me paralyse. J'ai devant moi, là, dans l'embrasure de la porte, des étrangers immenses, terrifiants. Au secours! Est-ce que je rêve? Je ferme les yeux, je me dis que c'est un cauchemar et que, maintenant, tout de suite, va apparaîre l'équipe cubaine de volleyball féminin, vite! Rien n'y fait, la porte continue de s'ouvrir, le profil des ombres se précise, j'entends des voix, des rires étouffés. Par un effort surnaturel, je soulève la tête et, la poitrine serrée, je réussis à pousser un cri de moune, qui ressemble à "ouh eeehey HEY!" Les lumières s'allument.

"C'est ton initiation, mon garçon!" Je ne rêve pas. C'est Papa (le proprio de l'hôtel), plus ses frères et ses fils, complètement paquetés, qui se sont mis en tête de me kidnapper et de m'amener au Tokyo Massage, un bordel au coin de la rue qui n'a de Tokyo et de massage que le nom. Comme les hommes ne m'ont pas encore vu rentrer avec une femme, depuis trois semaines que je suis là (anormal pour un barang blanc de 40 ans), et parce que je porte des boucles d'oreilles (une autre anomalie), ils veulent ce soir s'assurer de ma sexualité. "OK, les boys, mais au Tokyo massage, no way!" Vous verriez l'endroit, vous comprendriez: dans une entrée de garage glauque, sur une estrade moche, une quinzaine de jeunes femmes- robes rouges, fesses hautes, lèvres roses-, jouent les cutes et font semblant de s'amuser- hi hi, ouh ouh-, pendant que devant elles, à une distance d'au moins 10 mètres, assis sur des bancs d'église, des brutes les zyeutent. La distance entre les deux groupes rend la scène, déjà disgracieuse, troublante: si l'on voulait que ça ressemble à un marché d'esclaves, c'est réussi et, dans le genre meat market, il serait difficile de faire plus dégradant. Jamais je ne mettrai les pieds là-dedans. Never. Les hommes n'en ont rien à foutre, de mes principes. Ils m'ordonnent de me lever immédiatement, sinon, ils me tireront du lit eux-mêmes. Ils sont confiants, à six contre un, mais ils ont omis un détail: il fait très chaud et je dors "flambant". Sachant très bien qu'aucun macho n'a envie de manipuler un homme nu, c'est probablement mon unique moyen de défense... Sans attendre qu'ils mettent leur menace à exécution- et pour profiter au maximum de l'élément de surprise-, je lance la couverture par terre et je bondis dans le lit, yipee! au petit trot le cheval avec ses grelots, bling bling bedong, et je me jette sur eux comme un tordu en hurlant. "AAAAAH! BASEBALL!" Je swingue et je rate le premier... mais ça marche! Le groupe explose comme un banc d'éperlans effrayés par un maquereau- ou plutôt le contraire dans ce cas-ci!- et les hommes fuient dans toutes les directions. Coup de circuit de Barry Bonds! C'est la panique! "AAAAAH!" Du bon gros fun de gars. It's a holiday in Cambodia.

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