Entre 1975 et 1979, sous le régime des Khmers rouges, on estime que près du cinquième de la population du Cambodge fut exterminée. Le leader adulé, Pol Pot, avait tout aboli, de l'argent jusqu'au calendrier, proclamant l'an zéro et le retour aux valeurs ancestrales, comme l'agriculture sans machinerie et... l'esclavage. Tout le monde aux champs! Les villes seront vidées de leurs habitants, et ceux qui ne seront pas abattus ("détruits" était le terme employé par les autorités) devront survivre à la famine, à la maladie, au désespoir...
À Phnom Penh, en plein centre-ville, un édifice témoigne de toute l'horreur du régime des Khmers rouges: le tristement célèbre Tuol Sleng, un ancien lycée transformé en prison et rebaptisé S-21. Aujourd'hui, Tuol Sleng (qui signifie "colline empoisonnée" en langue khmère) est officiellement reconnu comme le Musée du génocide, rien de moins.
Tout y a été conservé comme à l'époque des interrogations de cinq jours, des chocs électriques, des coups de bâton et des disparitions. Des 20 000 personnes amenées ici en trois ans, sept survivront. Aucun des responsables ne sera jamais jugé. Vous savez ce que ça fait comme frisson de se balader dans des cellules où sont morts des milliers d'individus, battus, affamés, étranglés ou brûlés? Vous savez ce que ça remue de toucher les murs où des hommes ont fracassé des crânes d'enfants, de femmes, de vieillards? Vous avez lu Les chants de Maldoror de Lautréamont? Une image troublante du livre me vient en tête: le personnage, obsédé par un requin mangeur d'hommes, plonge à l'eau pour le tuer, et tous les deux finissent dans une étreinte passionnée. Fascination morbide, voila ce que c'est.
Alors que vous quittez le bâtiment A, celui des tortures, et que vous vous croyez sain et sauf, des centaines de photos des disparus, prises à leur arrivée en enfer, vous attendent dans le bâtiment B. Ils vous regardent droit dans les yeux. Vous scrutent. Vous implorent. Vous renvoient à votre propre férocité. À votre fragilité. À votre égoïsme. Ici, il n'y a aucun sourire. Aucuns pleurs. Aucune vie. Parce que, sous Pol Pot, il était interdit de manifester de l'émotion: interdits les rires, interdits les cris, interdit l'amour. Sous peine de mort.
La suite logique? La visite des "Killing Fields", les champs où l'on enterrait les victimes. En fait, on les y amenait en camion (à une quinzaine de kilomètres de la ville, pour avoir la paix), on les agenouillait devant le trou, on leur brisait la tête avec une barre de fer, puis on leur tranchait la gorge (just to make sure) et on les jetait dans le trou. Les victimes? Les étudiants, les professeurs, les artistes, les intellectuels et tout ceux qui en savaient un peu trop...
À l'entrée des champs, un immense monument a été rempli de crânes. Autour des fosses, on marche sur des ossements qui sortent du sol. Sinistre, vous dites? Calvaire... Inévitablement, on en vient à se demander pourquoi un peuple insiste autant pour exhiber une facette aussi horrible de son histoire récente. Est-ce une exploitation malsaine du malheur des gens? Une façon de se déculpabiliser? Je préfère croire que le requin a besoin de cette démonstration pour exorciser ses démons... "Bonjour tout le monde, mon nom est Cambodge, et je suis un assassin". Prompt rétablissement, l'ami.
À la fin de la journée, bousculé, à la limite du traumatisme, et heureux de s'en tirer vivant (un peu plus même qu'avant!), c'est avec une joie évidente qu'on ira clore le dossier en tirant de la M-16 ou de la Kalachnikov et en lançant une grenade dans un lac, au centre de tir Trigger Happy. Pour deux cent piasses, vous pouvez même tirer un missile sol-air!
Retour