À Sen Monorom, capitale de la province de Mondulkiri, on organise des voyages dans la jungle à dos d'éléphant, avec singes, oiseaux multicolores, chutes spectaculaires et frissons garantis; plus tigres, cobras et boas, si vous êtes chanceux.
À l'auberge Pich Kiri, Madame Deu (Anna de son prénom) réussit à me convaincre de partir avec Dara (son fils et guide) pour une semaine, direction Mimong (village célèbre pour ses mines d'or et ses bordels), à une soixantaine de kilomètres dans la brousse. Elle n'a pas eu à faire un très grand effort après m'avoir annoncé le prix... 180 dollars US, tout inclus! (Pour sept jours dans la jungle sur un pachyderme, ce n'est pas cher: au Japon, tu vas promener un chien brun dans un parc pour ce prix-là.)
Le lundi matin, nous nous rendons au village (huit cabanes) Pnong (ethnie animiste locale) de Putang à 12 kilomètres de la ville, pour aller quérir Pchoun le conducteur et Dumbo l'éléphant. Les anciens, réunis dans la maison du chef, nous accueillent avec des faces de carême: il n'y aura pas de départ aujourd'hui. Pardon? Je pousse un cochon et je m'assieds dans le coin. Dara essaie de me traduire au fur et à mesure les propos du monsieur sérieux avec la tuque de ski-doo, assis en indien (bien qu'on soit au Cambodge). J'écoute.
Les dieux de la forêt ne sont pas favorables... Il faut que Pchoun sacrifie un poulet pour le dieu du champ de riz... Après, il faut faire une cérémonie chez lui... Il faut boire du vin... Manger du poisson... des araignées... Et un singe... Avec des petites patates rondes...
Attelle-toi, mon Gaston...
Je peux y aller?
Pas de problème... Aimes-tu les patates?
Pchoun attrape un poulet par le cou, lui place un couteau de travers dans le bec, lui ouvre la face en deux, schlac! puis fait couler le sang dans une tasse de métal posée sur le sol de terre battue de sa maison. L'oiseau gigote un peu avant de rendre l'âme, le sourire fendu jusqu'aux oreilles.
Un des enfants de Pchoun (il en a sept, qu'il dit: cinq vivants, deux morts) me regarde comme si j'étais un monstre (grand, blanc et couvert de poils- j'ai une barbe- dans un monde de petits bruns imberbes, je suis un monstre!). Son petit frère (qui se cache derrière lui) a une bedaine ronde qui indique que ça ne va pas bien du tout. Et des yeux vides pleins de mouches. Le bébé que la femme de Pchoun allaite est trop maigre. Elle aussi. J'ignorais que le Cambodge était au tiers-monde.
Plus tard, dans le champ de riz, Pchoun et sa femme font des incantations devant un totem (?) de paille et de bambou, en badigeonnant le truc (qui fait très "Blair Witch"...) avec le sang du poulet. Dara me décrit la scène.
Pchoun annonce au dieu du champ qu'il part pour une semaine... Il lui dit de ne pas s'inquiéter... La femme de Pchoun offre le coeur du poulet au dieu de la forêt... pour qu'il ait toujours à manger...
À la fin de la cérémonie, Pchoun sort la bouteille de vin de riz et nous portons un toast aux dieux.
"Djoro Keo!"
Dans la maison de Pchoun, les verres s'entrechoquent. Les aînés et les chefs de toute la région ont droit à la première tournée. Agenouillés devant les jarres de vin, ils trempent ensuite un doigt dans le sang de poulet et laissent une empreinte sanguinolente sur les pots, en invoquant la clémence des dieux du village, de la forêt, du ciel, alouette. Tous prient en même temps et emplissent la cabane d'une rumeur fantastique, d'un bourdonnement d'une intensité à vous donner la chair de poule. Si les dieux ne l'entendent pas, c'est qu'ils dorment avec du Slayer dans le iPod.
Après quelques verres, à la lueur des chandelles (vous croyiez qu'il y avait de l'électricité?), comme par magie, les visages étrangers d'il y a quelques heures commencent à devenir familiers. Wow.
Quelle journée... Je n'aurai vu ni jungle ni éléphant. Mais les plans changent souvent. Je ne suis pas parti aujourd'hui. J'ai décollé.
PS: Les araignées, ça goûte comme les coquerelles, et du singe, ça goûte un peu comme... du chien.
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