Réveillés à 5 h du mat par le chant du coq caché sous le plancher de bois surélevé sur lequel, sans matelas ni oreiller, nous nous étions endormis (de peur), Dara le guide et moi le Bruno commençons à rassembler nos effets. Nous nous préparons en vue du départ à dos d'éléphant, éléphant qu'est parti chercher Pchoun le conducteur aux champs, où courent déjà des enfants tout nus et des chiens excités comme des petits frissons dans la rosée glacée du matin. Malgré toute la magie de la veille, pour moi, la vie reprend malheureusement où elle s'est interrompue, c'est-à-dire que je suis toujours fatigué, que j'ai encore faim, les ongles sales, des vêtements humides (qui "chlinguent") et des espadrilles mouillées (hier soir, il a plu comme une vache qui pisse, et aux WC- dehors, n'importe où- j'ai glissé et je suis tombé dans un trou de boue suspecte). En enfilant ce matin mes souliers lourds, les 24 heures passées au village de Putang me semblent soudain comme une semaine, un mois, une éternité: chez les démunis, Dieu que le temps passe long.
Pourtant, ce ne sont pas les distractions qui ont manqué! Musique traditionnelle, alcool à profusion, hiha! danse en état d'ébriété, et des aînés en grande forme qui auront passé leur veillée à raconter des histoires de fantômes pour nous mettre en garde, qu'ils disaient (je crois plutôt qu'ils voulaient nous effrayer), car il y aurait, sur notre trajet, un coin de forêt où personne n'est autorisé à s'arrêter. Un coin de forêt hantée. La Clairière de la Mort. Bouhou! Attention!
Dara connaissait déjà la réputation de l'endroit, mais il n'y a jamais cru: il avait même prévu y dormir, après-demain, pour provoquer les esprits qu'il rêve de voir se manifester, le petit torrieux! Il me demande si ça me fait peur. Je lui avoue que, au contraire, ça me fait triper, et que ça me donne un peu l'impression d'être dans le film Stalker, de Tarkovsky. Ou dans Scooby Doo. (J'aurais pu lui dire "110110011" que ça aurait eu le même effet. Rien que pour vous donner une petite idée de "ô combien nous n'avons pas les mêmes références", Dara, 26 ans, ne connaît pas la date de son anniversaire. "12 something", croit-il. "Est-ce que c'est important?" qu'il demande. Il nous reste à convaincre Pchoun le conducteur.
Hop hop hop! Pchoun vient garer l'éléphant devant la cabane. C'est une femelle. Une belle toutoune de 50 ans. Elle a un nom à coucher dehors, on va l'appeler Gripette. Pchoun donne le signal. On charge!
Hamacs, couvertures, bouffe (viande séchée, riz et soupes Ramen), slingshots, filet à pêche et arbalète pour de la viande fraîche, tout ça est jeté par Pchoun dans un petit panier sur le dos de l'animal. Euh... et où on s'asseoit, Dara? Dans le panier, Bruno. Allez, grimpe! Sur l'ordre de Pchoun (Toum!), l'éléphante tend la patte de devant. Dara me montre comment il faut y poser le pied, puis s'accrocher au collier et s'arranger pour escalader le monstre sans tomber.
Je trouve le premier contact avec Gripette difficile: d'abord, elle me regarde de travers, et sa peau rude est couverte de long poils noirs qui piquent (le saviez-vous?); secundo, même si elle est apprivoisée, ce n'est pas évident de s'en approcher. De près, un éléphant, c'est... GROS. Et je ne peux pas m'empêcher de l'imaginer en train de tomber sur le côté et de me voir tout aplati comme le coyote dans Bugs Bunny.
On part. Bom bam bom bam... Ça va être difficile.
Assis sur des victuailles dans un panier qui se balance sur la colonne vertébrale d'un pachyderme est presque aussi inconfortable que le trot à cheval sur une selle mongole (un siège en bois conçu pour ceux qui souhaitent devenir soprano).
Dès l'entrée dans la brousse, un serpent (un python?) d'au moins cinq mètres (selon Dara) nous accueille, enroulé sur lui-même, au milieu du sentier. Dara veut le tuer (pour la peau qui vaut beaucoup de dineros), mais Pchoun n'est pas d'accord. Comment le transporterait-on? dit-il. Selon la tradition Pnong, il ne faut jamais placer un serpent sur un éléphant, car l'éléphant mourrait (le contraire est aussi vrai). Et la présence du python en début de parcours rend Pchoun nerveux. "Mauvais présage", qu'il murmure pour lui-même.
Il avait raison.
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