La première journée s'est déroulée presque normalement, dans la mesure où se balader en éléphant dans la jungle peut prétendre à une certaine normalité: posture inconfortable à mort, toiles d'araignées immenses et branches d'arbres épineuses plein la gueule, fourmis rouges dans le pantalon (à vous rendre fou!) et deux Cambodgiens qui s'amusent à vous faire bouffer des petites baies amères empoisonnées et du caca de lapin. (J'aurai ma revanche, vous verrez...) La chasse à la grenouille du soir s'est soldée par la capture singulière (au slingshot) d'un petit haluman, magnifique serpent vert fluo qui compte parmi les espèces les plus dangereuses de la planète: mordu, vous avez une minute pour rédiger vos mémoires.
Soixante secondes! Le temps que ça aura pris pour le faire frire, avec les trois poissons attrapés à la machette- schlac!, ils les coupent en deux dans l'eau. Et du serpent, avant que vous me posiez la question, c'est comme du petit poulet bourré d'arêtes.
Le sommeil dans le hamac est difficile, surtout que le filet à moustiques est tellement troué qu'il ne retiendrait pas un brochet (et que tout ce que vous avez en tête, ce sont les araignées géantes, les tigres, la malaria et la maman d'un serpent fluo); en plus, pour terminer en beauté, vos amis vous ont attaché à une branche qui va céder éventuellement, vers minuit. Crac bang! sur le dos. Welcome to the jungle!
Y'a pas à dire, ils ont de l'humour, les Pnong. Dans ces conditions, je vous jure que ça en prend.
La clairière de la Mort
Jour 3. Aujourd'hui, nous devions, en principe, parvenir à la fameuse clairière de la Mort et nous y installer pour la nuit. Mais Pchoun, le conducteur de l'éléphant, n'est pas d'accord, car il pense que les dieux ne sont pas "de not'bord". Hier a été difficile: un temps lourd à se traîner, une piste boueuse, une longue nuit sous la pluie et, au réveil, la disparition inexplicable d'un tas de trucs: deux coussins, les flèches pour l'arbalète, la casquette de Dara, une de mes gougounes et nos serviettes. Hop! Partis! Comme par magie! Ou comme... avalés par la forêt? Entoucas, c'est ce que Pchoun croit, et il a l'air particulièrement inquiet. Il a tellement de plis dans le front qu'on pourrait lui visser un casque de construction.
Nous décidons donc d'aller jusqu'au village de Mimong (à 15 kilomètres), où il y aura des lits et de la bière froide. Pchoun, heureux, enfourche la bête. Dara et moi décidons de marcher devant l'éléphant, pour accélérer le rythme.
Au bout de quelques heures à gambader en chassant l'iguane et en agaçant les singes, nous parvenons à la fameuse clairière de la Mort. J'ignore si, psychologiquement, il se produit un effet pervers sur tout votre être quand on vous annonce que vous venez d'entrer dans un territoire sacré hanté. Malgré qu'il n'y ait rien ici de bien effrayant, l'éclairage naturel et la végétation noueuse semblent soudainement complices d'un silence pesant pour faire... peur!
Hésitation. Instinctivement, Dara et Bruno se retournent pour constater que derrière eux, hi hi! il n'y a plus de Pchoun ni d'éléphant. Le plaisir ne s'arrête donc jamais!
OK. Quoi faire maintenant? On attend? Il est 14h. Les deux aventuriers (les deux pissous) décident de poursuivre leur chemin. "Il y a un village à cinq kilomètres et Pchoun y sera", affirme Dara. Ouais.
Au-delà de la clairière, je suis tombé le cul à l'eau dans une rizière.
Cout'donc, j'ai-tu payé pour ça, moi?
17 h 30. Je n'aurais jamais cru cinq kilomètres aussi longs. Le soleil est tombé derrière la colline depuis une bonne heure. La clairière est loin derrière, mais le foutu village n'est nulle part devant. Et toujours aucune trace de l'éléphant. Ce qui signifie pas de bouffe, pas d'eau, aucun vêtement de rechange et, surtout, pas de lampe de poche. Il va faire noir dans la jungle à soir...
"Une chance qu'il y a la lune", me dit Dara, les yeux au ciel. "Oui, elle est pleine...", que je remarque. Pleine comme dans un film d'horreur.
Retour