La première chose qui te traverse l'esprit quand tu es perdu dans la jungle et que tu viens de Rosemont, coin Iberville, c'est "je crains que le fait que je sois capable de régler l'heure sur un lecteur vidéo ne soit pas très utile dans les circonstances".
Désespoir.
Au loin, un chien jappe. Chien égale famille égale maison égale village? Oui! Les villageois sortent de leurs cabanes, complètement éberlués de voir apparaître un Blanc dans le noir. Je comprendrai un peu plus tard la véritable raison de leur étonnement: ici, la nuit, personne ne marche dans la jungle. À cause des tigres.
Avez-vous vu un éléphant? La question les fait rire. Une femme nous invite à manger. Quelqu'un d'autre nous offre à boire. Le chef du village nous propose de dormir chez lui. Dara leur dit qu'il voudrait plutôt continuer jusqu'à Mimong et dormir là-bas. Ça aussi, ça les fait rire. Nous sommes à Mimong.
Après le copieux repas, assis sur le balcon de la maison du chef, Dara est songeur. Qu'est-ce qui ne va pas? Il m'avoue que c'est la première fois qu'il se trouve dans une situation pareille. Désorganisé, loin de chez lui, il ne connaît personne, et ça l'angoisse. Je tente de le rassurer. "T'en fais pas, Dara. Ça fait dix-huit mois que je vis de cette façon-là. Et on finit toujours par s'en sortir. C'est la magie de la vie: au moment ou l'on s'y attend le moins, hop!, il y a un éléphant qui arrive au bout de la rue."
Dans la lueur du seul lampadaire du village, Pchoun nous envoie la main. Gripette la grosse traîne un arbre avec sa trompe. Dara et moi, on rit et on se tape dans la main, comme au bowling.
Le lendemain, nous allons nous baigner aux chutes de Tang Lun. Une matinée presque parfaite, avec un petit déjeuner au poisson et un temps magnifique qui a l'air d'être parti pour rester. Nous reprenons la route après le lunch, en nous disant que les problèmes sont peut-être enfin terminés. Ha! ha! ha!
Le soleil se couche derrière une masse nuageuse menaçante comme une face de monstre dans la fenêtre d'une chambre à coucher d'enfant. Nous suivons les pistes de l'éléphant, à rebours, en direction de la fameuse clairière de la Mort. Simultanément, la pluie se met à tomber, les pistes de l'éléphant disparaissent, et nous nous retrouvons face à une rivière. Y a-t-il un problème, Dara?
"Oui", qu'il me répond, en ponctuant sa réponse d'un lourd silence. "Il n'y a jamais eu de rivière ici."
Pchoun badtrippe totalement. Il descend de l'éléphant et cherche la route. Plus de route.
Au bout de six longues heures de jungle épaisse, nous trouvons finalement un abri (un plastique entre deux arbres), et nous nous arrêtons pour la nuit, perdus, trempés et complètement vannés.
Au réveil, Dara et Pchoun reconnaissent l'endroit et s'aperçoivent que, hier soir, sans le savoir, nous avons fait le tour de la clairière de la Mort.
Pchoun croit que les dieux de la forêt ont placé la rivière sur notre chemin pour ne pas que nous puissions y aller. Dara croit que nous nous sommes simplement égarés. "La forêt peut faire de nous ce qu'elle veut", dit Pchoun, sourire en coin. Il pointe en direction du ciel, derrière nous.
Aaaah!
Au-dessus de nos têtes, accroché à un arbre, un des coussins que nous avions égaré précédemment est éventré comme un porc sur un crochet de boucher. J'ai des frissons.
Épilogue
Nous sommes de retour. Sur la montagne, aux abords du village Pnong, la lune nous accueille avec un sourire éclatant. Dara me tape sur l'épaule. "Est-ce qu'il y a des gens qui habitent sur la lune?" qu'il me demande le plus sérieusement du monde.... Pardon? Je n'en crois pas mes oreilles. Il répète sa question. Ma foi, il ne blague pas! Je me souviens alors du premier jour, quand il m'avait fait bouffer une crotte de lapin, le petit comique...
"Oui, il y a des gens sur la lune, Dara. C'est pour ça qu'il y a de la lumière."
Et vlan! Il y a tellement cru que j'ai failli y croire.
J'aurais aimé ça.
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