J'ai dépassé de deux jours la date limite indiquée sur mon visa pour ma sortie du Cambodge. Oh non! Si j'étais naturellement un peu stressé d'être un illégal à l'intérieur du pays, j'ai été surtout très heureux de constater que, quand un visa est expiré, on ne se transforme pas en citrouille à minuit.
À la frontière, le garde a fait une tête de pitbull content. "Deux", qu'il m'a indiqué en pointant mon passeport, et "Dix", qu'il a fait en plaçant sa main sur la lentille de la caméra qui nous surveille. Je lui ai refilé un billet de 10$ US. Il l'a glissé dans sa poche de chemise déjà déboutonnée. Du quotidien.
Aujourd'hui, je vous écris de Bangkok, et franchement, j'ai le crayon un peu plus léger. Ahhh (soupir de soulagement)!!! Le Cambodge n'est pas tout à fait le royaume des droits et libertés, même si son roi est un danseur de ballet gai. Dehors, journaliste étranger! Liberté de presse khmère équivaut à liberté d'aller au magasin l'acheter.
Le pays est dirigé par une mafia qui déteste les médias. Au pouvoir depuis 27 ans, le premier ministre Hun Sen (y'en vaut pas ben ben plus) poursuit en justice tous ceux qui disent quoi que ce soit contre lui (et les sommes sont extravagantes). Ou il fait de la magie et, abracadabra!, ils disparaissent.
Malgré tout, il y en a qui refusent de se taire, qui relèvent courageusement le pari de faire une différence. Du monde qui l'a pas eu facile, attachez-vous le coeur "s'a cage"...
En 1976, à l'âge de cinq ans, Aki Ra fut engagé par les Khmers rouges, après que ses parents, coupables du crime d'être malades, eurent été exécutés. On lui enseigna l'art de fabriquer des bombes, de placer des mines et de tirer du fusil. Mais, même du "bon côté" de la dictature, les conditions de vie étaient cruelles. Et la nourriture, rare.
Affamés, un soir de désespoir, Aki Ra et son meilleur ami tentèrent de se faufiler dans la soue à cochons pour voler de la bouffe. Surpris par les soldats, Aki Ra a réussi à s'enfuir, mais son copain a eu moins de chance: capturé, il a été ramené à la baraque, et là, devant ses compagnons, on l'a battu à mort à coups de pelle, puis on lui a tranché la tête et on l'a placée au bout d'un pieu planté dans le milieu de la pièce. "Bonne nuit, les enfants".
C'était un mardi soir. Pour Aki Ra, ça a duré huit ans. Aujourd'hui, rescapé miraculeux de l'horreur et fondateur du musée Landmine, Aki Ra consacre sa vie à rendre son pays plus sécuritaire en le débarrassant des milliers de mines qui dorment dans son sol.
Et le choc, en débarquant à son musée, n'est pas de voir par centaines les bombes, les grenades et les pétards: c'est plutôt de réaliser qu'il n'est pas terminé, le cauchemar...
Aki Ra a accueilli sous son toit une quinzaine d'enfants amputés, tous victimes d'accidents avec des explosifs. Des enfants qui ont payé cher la bêtise des grands. Leurs histoires sont plus horribles les unes que les autres. En voulez-vous une?
Le seul petit garçon "normal" du groupe est un orphelin qui, lorsqu'il était bébé, a survécu, après l'explosion d'une mine, en suçant le sein de sa mère morte.
Aki Ra, en plus d'accomplir un dangereux travail de "saint" (le déminage à mains nus, entièrement bénévole), doit se battre contre les autorités, qui lui mettent des bâtons dans les roues à la moindre occasion. On essaie de le faire taire, comme bien d'autres d'ailleurs...
Au Cambodge, un horrible passé est toujours vivant. Vous pouvez peut-être aider à ce qu'il ne l'emporte pas sur le présent:
C'est avec beaucoup de tristesse que je quitte maintenant l'Asie du Sud-Est. Je pourrais y passer encore beaucoup de temps, mais... que diriez-vous, vous, d'un petit changement? D'un peu d'excitation? De virer a little bit crazy?
Voici le plan: la semaine prochaine, on fête Noël à Calcutta (Kolkata), avec les lépreux de chez Mère Teresa. Puis je pars faire un fou de moi en Inde.
Merry Krishna!
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