Autoroute, voie rapide, Calcutta. Pin pon pin pon! Dans le taxi Ambassador (ils sont beaux, j'en veux un!) qui nous mène de l'aéroport à l'hôtel Hilson (avec un s), des sirènes stridentes retentissent au travers du tumulte des klaxons et de la musique bengali qu'offre gracieusement le chauffeur, volume dans le tapis. Re-pin pon pin pon! Le conducteur n'a aucune réaction. Il doit être sourd. La troisième fois (PIN PON PIN PON!!!), les sirènes sont immédiatement suivies d'un flash de gyrophare, d'un bang! et d'une secousse qui ne laisse aucun doute: quelqu'un à bord d'un véhicule officiel vient de nous foncer dans le derrière. Le chauffeur jette un oeil distrait dans le rétroviseur et tasse paresseusement le taxi dans la voie du centre. Aussitôt, le camion (de police) qui venait de nous emboutir s'amène à la hauteur de notre véhicule. Un policier se sort le corps par la vitre du camion, engueule le chauffeur du taxi et paf!, il lui envoie une taloche dans le front.
Bienvenue à Calcutta.
Chez les Missionnaires de la Charité, le silence est de mise. J'allais m'informer de la possibilité de joindre les rangs de Team Teresa pour faire un peu de bénévolat quand ce silence m'est rentré dedans. Le silence et le blanc. Parce qu'ici tout est blanc: les murs, les plafonds, les planchers, les nonnes. Un méchant contraste avec l'extérieur....
Cinq minutes auparavant, en voulant éviter le tireux de pousse-pousse qui essayait de faire le tour du camion qui klaxonnait pour que la motocyclette avec cinq passagers dessus s'ôte du chemin bloqué par trois chèvres tellement maigres qu'on les aurait dites passées aux rayons X, je venais de trébucher sur un homme, assis par terre au milieu de la ruelle, avec les pieds rongés par la lèpre. Il a souri. Il a tendu la main. Il tenait un cerf-volant.
Dans la boîte de carton derrière, une famille (les RahChitik) se quêtait des vidanges pour pouvoir sortir les poubelles. Un chien dormait. Peut-être qu'il était mort.
La misère, vous dites? L'enfer. Et pas une seconde de break.
"Alors, est-ce que je peux faire quelque chose de vieux clown pour les malades?" que j'ai chuchoté-mimé à la dame en blanc avec le sourire si bienheureux qu'on aurait pu y accrocher un ange à chaque coin et une auréole au milieu.
La madame Soeur Sourire m'a demandé de revenir le lendemain matin à 6h, parce qu'il y a apparemment beaucoup plus d'offres d'aide que de boulot disponible. Servir les malades de Mère Teresa est à la mode à Calcutta, et les bénévoles que j'entrevois dans le bâtiment affichent tous ce même air béat de "j'ai une grande ouverture d'esprit et j'aime mon prochain". Ça a l'air de leur faire du bien...Ça m'inquiète!
La soeur m'invite alors à visiter les lieux. Ah! oui, je peux? Elle me demande d'enlever mes "gougounes", ce que je fais timidement (j'ai les pieds noirs de pollution calcuttaise) et m'indique la pièce à l'entrée. Je m'avance sur la pointe des pieds et je tombe (ceci n'est pas un jeu de mots) sur le tombeau de Mère Teresa. Là, sous le marbre blanc, dans une pièce toute blanche, devant moi, repose le corps de la Sainte Femme. LA Mère Teresa! Autour, des soeurs en blanc, à genoux, se recueillent. Une image de Jésus plane au-dessus de la scène d'un paisible extraordinaire.
Vous m'auriez vu avec mon sourire béat.
Malhabile, je suis allé m'agenouiller derrière les nonnes en prière pour essayer un "Jésus Marie". Peine perdue. Je ne me souvenais plus des paroles. Puis... c'est venu me chercher. J'ai pas compris d'où ça venait ni ce que c'était, mais je l'ai senti remonter de mon enfance jusqu'à aujourd'hui. J'ai vu l'arbre, la famille, les cadeaux, la tourtière!
Hey! C'est Noël! que ça a dit. C'est Noël!
Ça a fessé comme une grosse taloche dans le front. Je suis devenu tout croche. Je ne m'attendais pas à ça en Inde.
Me faire offrir un beau Noël blanc.
Je vous en souhaite un à vous aussi.
Au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit.
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