Allo! Vous avez passé un joyeux Noël? Il vous reste encore de la dinde dans le frigo? Nous autres à Calcutta, on s'est bourré la face de poulet tikka masala, de pain nan et de bang lassi, puis on a fini ça sur le toit de l'hôtel, à danser nus autour d'un sapin de plastique au son des tam-tams.
À propos, vous êtes plusieurs à m'avoir souligné que Calcutta ne se nomme plus ainsi et que, désormais, nous devons dire Kolkata quand nous parlons de Calcutta. Personnellement, je vous avoue que je préfère appeler Calcutta Calcutta, parce que Kolkata ne veut rien dire pour moi. Alors que Calcutta, c'est La Cité de la joie, c'est la ville des films de Satyajit Ray, c'est un endroit où je ne croyais jamais mettre les pieds. Voilà.
Calcutta, disions-nous donc, est un endroit qui ne se laisse pas apprivoiser facilement, non Monsieur! Stressant au max, c'est sale, bruyant avec un point d'exclamation, et ça pue tellement que ça pue même au marché de fleurs (dommage!). Difficile d'y voir, au-delà de l'agression, du chaos et de la pollution, un quelconque intérêt qui vous inciterait à y passer plus de trois jours. Sans compter les inévitables problèmes de santé et les toilettes publiques impossibles à trouver... Wouf wouf! Traînez-vous un petit sac et du papier.
Puis un matin, bingo! vous sortez sur la terrasse, le soleil brille, le café est bon (les crampes sont disparues!) et, devant vous, un homme en bobettes, avec une barbe de ZZ Top orange fluo et une casserole sur la tête, passe à quatre pattes, complètement inaperçu, dans la rue (imaginez ce qui l'entoure). Du coup, votre bulle éclate. Paf! Vous riez. Ha ha ha. Plus fort. HA! Sans retenue. HA HA HA!
La tension s'estompe. Vous venez de comprendre qu'ici, vous êtes le fou. Basta! Et vive la liberté! Vous êtes désormais prêt à aller vous moquer de vous-même avec les Laughing People, un groupe d'individus qui vont rire chaque matin, à 6h précises, au parc Rabindra Sarovar de Calcutta.
Go!
Au tableau noir, derrière la scène, une phrase accueille le groupe: "Soyez justes et n'ayez peur de personne." "Et surtout pas de vous", ajoute (en anglais) le professeur à la quarantaine de participants massés devant lui.
"Up, everybody!" Oups. Le prof me remarque, Blanchet blanc blême resté assis derrière le groupe. Il me fait signe de joindre la bande. J'hésite, parce que ce matin, je crains que mon système digestif soit trop fragile. Il insiste. Les étudiants se retournent et m'aperçoivent. Merde, trop tard pour me sauver en courant (ce dont je serais incapable, anyway)! Un homme me prend par le bras et me tire sur le terrain. J'ai-tu le choix? Le prof me fait un clin d'oeil que je traduis par "Inquiète-toi pas, ça fera pas mal". Facile à dire, Asif.
Le cours commence avec des exercices de respiration profonde, suivis d'étirements faciles. Je tiens le rythme. Les hommes portent le veston ou l'ensemble sport, les femmes le sari et, franchement, à part moi, tout le monde a l'air normal. Sauf que ça se gâte rapidement...
Après s'être pliés (aux ordres du prof), tous se lancent spontanément dans une série d'expirations sonores qui ressemblent à des beuglements ridicules. "Meuh-froum! Meuh-froum-froum!" qu'ils font en se secouant le bassin.
Meuh-froum-froum? Vraiment? Ça tombe bien, je suis pas pire là-dedans... Mon voisin m'invite à "meuh-froum-froumer" avec lui. On se place l'un devant l'autre, et on se "meuh-froum-froume" dans la face.
Wow! Magie! Après une dizaine de "meuh-froum-froums", comme si je venais de me réveiller d'un coma, je découvre tout à coup que 40 Indiens adultes qui font des "meuh-froum-froum" en secouant le bassin à 6h du matin dans un parc, c'est drôle en tabar...
Et je ne suis pas le seul. Au bout d'un moment, nos "meuh-froum-froum!" se muent, à l'unisson, d'abord en petit rire sec, puis en bon rire franc et, finalement, de gros rire gras en fou rire ultra hystérique! Le voisin me braille de rire dans les bras et me morve sur l'épaule, le monde se roule par terre, ça hurle, c'est le délire! Quelle facon ridicule de terminer une année extraordinaire...
On s'en souhaite une autre? Je vous embrasse. Froum-froum-meuh!
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