Que fait-on quand on croit qu'aucune créature vivante ne devrait jamais être tuée, du pou au moustique à la baleine, que de posséder quoi que ce soit nuit à l'élévation spirituelle, et que tout confort est un obstacle à l'atteinte du nirvana? D'abord, on se promène tout nu. Tout le temps. On balaie le sol devant ses pieds, quand on marche, pour ne pas écraser de fourmis; on dort à même le sol, sans couverture; et on se nourrit uniquement de végétaux cueillis au-dessus du sol (creuser la terre pourrait tuer un insecte) ou au pain sec et à l'eau. Certains éviteront même de manger ou de boire, pour ne pas tuer de micro-organismes... Et ils mourront de faim, éventuellement. Bienvenue chez les Jaïnistes.
Allan Inns, un joyeux luron d'Angleterre, 62 ans, électricien, part chaque année faire ses trois ou quatre mois de backpacking. Son trip? Les choses étranges dans les pays weirds. Je l'ai rencontré au petit déjeuner, et il m'a parlé de ses visites au temple jaïniste de Calcutta. Irréelles! Et je n'avais rien lu à ce sujet, nulle part dans les guides... Quand il m'a décrit la scène du repas du matin, j'ai failli tomber en bas de ma chaise. Il a ri. Il m'a proposé d'aller y faire un tour. Je devais, cet avant-midi, aller à la gare chercher mon billet de train pour Varanasi.
"Come on Bruno, fack that! Varanasi peut attendre! Je vais même te présenter le prêtre!" qu'il m'a dit.
"Est-ce qu'on pourrait arriver à temps pour le voir manger?" Il consulte sa montre. "Oui!" Sorry, Varanasi.
À l'arrivée au temple (station de métro Belgachia), nous devons nous départir de tout article de cuir, enlever nos chaussettes, nos souliers, et nous laver mains et pieds.
"Où est le Sith (curé, prêtre, gourou)?" demande Allan au petit monsieur à l'accueil. "Il est là-bas, en train de manger", qu'il nous répond en souriant. Aussitôt qu'il a le dos tourné, on s'y rend en courant.
Dans une annexe au temple, une trentaine de femmes en sari traditionnel sont massées, debout, autour d'un homme qu'on ne voit pas. Nous ne sommes pas autorisés à entrer, mais des fenêtres ouvertes nous permettent d'observer la scène de près. De trop près à mon goût, je suis un peu gêné... Les femmes portent chacune un plateau avec de la bouffe, et ça semble être la cohue pour arriver à s'approcher de l'individu en question (je comprendrai plus tard que nourrir le gourou porte chance). Pendant un moment, nous regardons la scène en silence- rien de bien spécial à souligner-, jusqu'à ce qu'une femme nous remarque à la fenêtre. Excitée, elle gueule quelque chose au groupe. Ça y est, Bruno! Tu vas te faire mettre dehors!
Au contraire. Toutes les femmes se retournent, timides, hi hi hi, nous saluent ou nous sourient, et se déplacent de façon à ce qu'on puisse mieux voir le gourou, de l'extérieur. Le choc! Au milieu d'elles, un gars debout poilu tout nu. Il nous fait bienvenue de la tête. Ses yeux sont doux, son sourire sincère, et j'essaie de le saluer sans regarder sa quéquette. Les femmes nous observent en rigolant (nous sommes les étranges!) pendant que le gourou prend de la main droite chaque offrande, vérifie s'il n'y a pas de corps étranger vivant dedans, porte la main à sa joue (bénédiction?) et avale la bouchée qu'il mâche longuement. Il tend ensuite les bras pour qu'on lui lave les mains. Tout se fait en silence, dans une simplicité et un climat de bien-être intenses qui vous font oublier pour un instant que cet homme, dans la vie, n'a rien. Rien d'autre.
Pensez-vous que le pape...
Après le repas, le gourou nous a invités à le suivre. À l'extérieur, avec le groupe qui chantait et dansait derrière lui, nous avons fait le tour du temple. Surréaliste! Puis, dans une autre salle, le gourou nous a fait asseoir au premier rang, devant les fidèles, et pendant une heure et demie, à poil, il a répondu à nos interrogations, sur le paradis, l'enfer, le pardon, la méditation... Un maudit beau cadeau. De la part de quelqu'un qui n'a rien du tout.
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