Ce matin une Française est entrée au café et elle a crié: "Putain, les mecs, c'est pas possible, il y a un charmeur de cobras dans la rue Sudder, un barbu avec une flûte assis derrière un panier, comme dans les vues!" (Quand j'y repense, je doute qu'elle ait dit "comme dans les vues", mais entoucas, j'ai accouru).
Il y avait bel et bien des cobras, des vrais. Le charme, malheureusement, faisait cruellement défaut: le barbu en question manipulait les serpents comme s'il s'agissait de vulgaires "bébelles" de caoutchouc. Il les sortait du panier et les garrochait sur le trottoir, flic flac, il leur sacrait des claques pour les faire réagir. Ouache. Devant autant d'indélicatesse, on se dit immédiatement qu'il a fallu leur enlever les crocs pour les barouetter d'même. Et du coup, la notion de danger évacuée, on se retrouve vite devant un cliché.
Décevant...
Parlant de déception, si nous revenions au dossier du bénévolat chez les Missionnaires de la Charité? Vous étiez nombreux à vouloir que je donne suite à l'aventure Maman Teresa. Alors, je suis retourné au mouroir, juste pour vous, parce que la première fois que j'y suis allé, je n'y ai pas cru et je ne voulais pas y retourner. No way, José! Autant j'avais été ému devant le tombeau de Mère Teresa, autant, quand j'ai constaté, après la prière de 8h, que 40 bénévoles allaient s'occuper de 30 mourants, je me suis demandé sérieusement ce que j'étais venu faire là. Et les individus aux regards angéliques ou doucereux que j'avais rencontrés auparavant dans le hall étaient tellement remplis de bonnes intentions (ici, personne ne plisse le front) que ça m'avait donné envie d'écouter un album live des Ramones en slammant dans la chambre froide. Le vieux punk s'était réveillé! Désolé, les hippies. Moi, le coeur sur la main, ça me donne la nausée. L'amour inconditionnel, c'est bon pour les plantes et les chiens.
Et j'ai eu envie de gueuler: "Hey, les anges, chez vous, y'en a pas du monde qui crèvent de faim? Qui souffrent? Qui sont seuls, et qui auraient besoin de vous?" Parce qu'ils viennent de partout sur la Terre se transformer en modèles de bonté (beaucoup de Japonais, oui Madame), et on les imagine, de retour à la maison, en train de faire des gorges chaudes au souper et d'écoeurer la famille avec leurs "Moi, je suis allé aider les pauvres chez Mère Teresa, moi", "Moi, j'ai vu des gens mourir, moi, moi", "Moi j'ai torché des lépreux, moi, moi, moi!".
Hon, t'es donc ben fin! leur dira matante, qui ignore, of course, que ça a duré quatre jours, que le restant des six mois en Inde a été passé à Goa à fumer de l'opium (dont la culture et le trafic tuent chaque année des milliers d'individus). La vision obscurcie par le saint écran de fumée, peu songeront à se demander ce que les Indiens eux-mêmes en pensent (beaucoup croient que Mère Teresa s'est autoglorifiée en mettant du mercurochrome sur des mognons) et à se poser des questions plus délicates comme: "Qu'est-ce que ça sent?" et "Si personne n'est payé, où va l'argent?"
Donc, j'y suis retourné au morbide mouroir, et j'y ai rencontré par hasard deux Québécois, Patrick et Marquis, de Gatineau, qui y croient. Ils aiment ça chez Mère Teresa. Ils travaillent fort. À tous les jours. Ils ont passé Noël et le jour de l'An à laver des malades. Non, ils ne l'ont jamais fait à la maison. Oui, ça leur fait du bien, à eux aussi, d'aider les autres. So what? me dit Marquis. Et, non, Patrick ne pense pas faire une véritable différence. Mais tous deux affirment que c'est l'addition des petites actions qui en fait de grandes. Ils vivent une expérience extraordinaire. Ils ont la certitude d'avoir changé et d'être devenus meilleurs. Est-ce suffisant? demandent-ils.
Oui, les boys. Merci. Et on dira bien ce qu'on voudra de Mère Teresa, l'important, au fond, est-il de croire au charmeur... ou au cobra? Je vous la laisse, celle-là.
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