Bruno Blanchet reprend où il nous avait laissés la semaine dernière: sur le point d'entrer dans le temple Kalighat de Calcutta, là où certains volent les couvercles de bouches d'égout, ce qui rend la marche un peu périlleuse dans les environs...
Or donc, à l'approche du temple, en plus de faire attention aux bouches d'égout manquantes, il faut s'assurer d'avoir la ceinture bien serrée: les mendiants assis par terre essaieront de s'accrocher à vous et se faire arracher les culottes par une vieille lépreuse n'est pas une bonne façon de commencer la journée.
Leçon d'histoire. Kalighat, le temple de Kali, est ainsi nommé parce que, après son vilain combat avec le dieu Shiva, Kali la déesse mère destructrice et créatrice de l'hindouisme aurait été découpée en 52 morceaux et son gros orteil serait tombé à cet endroit précis. Ou quelque chose comme ça. La déesse Kali, qui a aussi donné son nom à Calcutta (Kalikata, le village originel), est surtout vénérée dans le Bengale, et elle est souvent représentée tout en noir, en train de tirer la langue, avec des têtes décapitées dans les mains, comme le bassiste de Kiss, diront certains.
L'entrée au temple de Kali (comme à n'importe quel temple en y songeant bien!) est une partie de cache-cache avec les faux prêtres et les pseudo religieux qui essaient de vous soutirer un prix d'entrée exorbitant (watch out en sortant le porte-monnaie: les pickpockets s'assureront de vous prendre le reste). Sachez que 100 roupies est le montant que laisse la plupart des gens.
Le Gag, avec un G majuscule, c'est qu'à la fin de la visite, le guide vous présente le livre de signatures des visiteurs étrangers, avec le montant d'un don, écrit par le donateur au bout de son nom. À chaque "100 roupies" inscrits, le crétin de guide a ajouté un "3" devant... Le même "3" pour tout le monde, et avec un crayon différent! Comme si les touristes avaient tous donné... 3100 roupies! Pas 3000, non. 3100! Maudit innocent. Et comme si on n'allait pas s'en apercevoir. (Le pire, c'est que ça se fait directement sur l'autel, à deux pouces de Shiva, entre les fleurs et les bâtons d'encens que font brûler les croyants. Sacrilège...)
Tout ça après t'avoir fait lancer des colliers de fleurs jaunes sur des statues en disant des namaste, t'avoir touché trois fois le front avec un anneau de bambou rouge, t'avoir lavé les mains avec de l'eau brune comme à Moncton et t'avoir expliqué à la course que "blisnullglip chloup fllllchna good luck". Trois minutes très éducatives, merci, si on passait à la caisse?
Fucking hell. Une fois passée cette épreuve psychédélique digne de Fort Buvard, par contre, on peut enfin se diriger vers l'abattoir... Les nombreux enfants courent de tous bords tous côtés, crient et s'amusent comme des fous (comme à la Cité de la Joie, à voir, de l'autre côté du pont, dans Howrah- autobus 24 jusqu'à Pilkhana, cinq roupies-, une balade bouleversante qui vous fait réfléchir sur le sens de la vie dans un dépotoir...). Et, tout de suite, on se trouve bien loin de nos églises silencieuses... Ici, c'est la fête! Et qu'est-ce qu'on fête? La mort!
Schlac! Un grand couteau incurvé tranche le cou de la chèvre. Le sang gicle. La tête tombe d'un côté et le corps de l'autre. Le corps de l'animal gigote pendant une bonne trentaine de secondes insupportables. J'ai une pensée horrible: je me dis que ça doit être la même chose pour l'homme.
Les croyants se précipitent dans la mare de sang et, Palmolive vaisselle, leurs mains trempent dedans. Ils s'appliquent ensuite le sang sur le front, flic flac, et couraillent les gamins pour leur faire la même chose. Pendant ce temps, un homme récupère la carcasse de la bête, la vide de ses entrailles, la skin et la vend au plus offrant. Ouf! Je suis sorti dans la rue et, sûrement parce que je venais de vivre une demi-heure de science-fiction, je me suis senti... à la maison. Étrangement confortable et tout! À Calcutta! Oups.
La petite lumière rouge s'est allumée: ceci est un signal qui ne trompe pas. Voilà ta mission accomplie et il est temps de partir, Vagabond! Et où est-ce qu'on s'en va, patron? Attention, roulement de tambours... À Dhaka, au Bangladesh! À côté, y paraît que Calcutta, c'est de la petite bière. Espérons juste qu'y'en ont d'la frette.
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