La Presse
4 février 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 77

En attendant Bodot

D'abord, petit retour sur l'Inde où j'ai été incapable de la moindre objectivité parce que j'ai détesté le pays en y posant le pied. Patrick et Marquis m'ont reproché, avec raison, mon attitude inutilement trash vis-à-vis du bénévolat à la mode chez Mère Teresa (Marquis m'écrit, au sujet des bénévoles, que "s'ils ont torché un seul vêtement, eh bien, c'est mieux que de rester assis et regarder des conneries à la télévision"). Les autres, de fanatiques troublés à amoureux déçus (l'Inde suscite des passions!), m'ont fait comprendre que l'Inde m'a peut-être pris de court et a bousculé ma cage comme aucun autre endroit ne l'avait fait précédemment. Paf! Une bonne claque dans la face! Et du piment dans mes cornflakes! On m'avait pourtant prévenu que l'Inde avait beaucoup plus à offrir que la première impression qu'elle vous donne. Sauf que cette première impression possède un foudroyant pouvoir de persuasion... Suis-je fatigué? Toujours est-il que je suis tombé dans le panneau. Nono.

Oui, Monsieur Talbot, j'y retournerai un jour (en mars: Varanasi, Darjeeling ou Rajasthan) avec le sac moins lourd de préjugés (faut effectivement que j'apprenne à sourire quand on me bouscule pour prendre mon siège dans l'autobus), et je serai peut-être plus en mesure de livrer un "produit de qualité" (fabriquer de la saucisse?). Mais en attendant, sachez que le fait que vous aimiez l'Inde ne transformera pas l'eau brune en vin; et que ce n'est pas parce que vous aimez les Indiens que j'en marierai un. Essayons maintenant de comprendre pourquoi j'adore le Bangladesh.

J'adore le Bangladesh

Premier matin. Bodot, bondou ou bundo: à chaque fois, dans mes oreilles, ça sonnait un peu comme Bruno et je me retournais en croyant qu'on s'adressait à moi. C'est bien à moi qu'on s'adressait. À tous les dix mètres. Aux trente secondes. À Dacca, capitale du Bangladesh? De quessé?

J'ai cru au départ que "bodot" signifiait un truc comme "farang", le terme utilisé en Thaïlande- souvent de façon péjorative- par les locaux pour désigner un étranger (comme le gringo mexicain ou le wei lang- fantôme blanc- chinois). Au bout de quelques heures, à chacun des "bodot-bondou-bundo" que je me faisais crier par la tête, crinqué, j'avais de plus en plus envie de répondre par une expression québécoise colorée qui commence par un gros mot et qui finit par une partie du corps. Heureusement, je suis demeuré zen (que j'en voye un dire que je suis énervé!). Parce que "bodot (bandhu)", mon cher, ça signifie AMI.

Cent quarante-cinq millions d'individus dans grand comme Anjou, le Bangladesh est le pays le plus densément peuplé du monde. À Dacca, la cité des 100 000 rickshaws, il y a à peine de la place pour se pencher (ce qui est tout a fait étonnant car, en voyant la gang qu'il y a ici, on ne peut s'empêcher de se dire qu'ils doivent le faire très souvent: d'ailleurs, le temps d'écrire cette parenthèse et ils sont 146 millions).

Ami! Ami! Ami!

Les cris fusent de partout! Un tourbillon! Je m'arrête, serre des mains, "Asalamu alaikum", m'assoie au magasin, serre des mains, rencontre des familles, "Je viens du Canada!", serre d'autres mains, "Mon namki? C'est Bruno!", bois le thé, échange des adresses, prends rendez-vous pour le lendemain, offre un crayon, reçois une brosse à cheveux (!), serre encore des mains... AAAAAH!

Hier matin- et ce n'est pas une farce-, un jeune d'une vingtaine d'années à qui j'avais donné une orange m'a suivi, sans rien dire, pendant trois heures. Ou plutôt non: il s'empressait de dire à tous ceux qui me saluaient que je venais du Canada, fier qu'il était de parader avec moi dans la rue, moi le blanc, l'étranger. Trois heures! J'ai eu beau faire toutes sortes de détours étranges et inattendus, hop, il m'attendait au coin de la rue...

J'ai été obligé de prendre une barque et de traverser la rivière pour le semer. Une chance qu'il ne savait pas nager, sinon, il serait ici ce soir, debout derrière moi, en train de me regarder vous écrire. "Eh...t'as rien d'autre à faire, Rachid?" Va falloir être patient. Ils sont trop fins, les musulmans.

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