La Presse
11 février 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 78

Bruno chez les musulmans

La semaine dernière, en conclusion de ma chronique, j'écrivais "Sont trop fins, les musulmans". Je trouvais ça cute. Oh oh. C'était avant les réactions aux caricatures danoises, date de tombée oblige (au moment où l'on se parle, flambe l'ambassade du Danemark au Liban). Sachez, lecteurs inquiets, que ces incidents malheureux ne changent en rien mon opinion: depuis dix jours, je ne vois plus les actualités de la même façon. Depuis que j'ai failli mourir.

Je partais en direction du Bangladesh, ce pays à forte majorité musulmane (80 %) aux prises avec des problèmes de corruption grave (cinq ans d'affilée, il a été désigné le pays le plus corrompu de la planète... Un record Guinness!), ce pays où, il y a quelques mois, 500 explosions simultanées dans 450 lieux différents faisaient trembler la nation au grand complet (petits problèmes de terrorisme?), ce pays que personne ne veut vraiment visiter (parce que c'est réputé laid, sale, et dangereux). J'éprouvais une crainte que j'avais beaucoup de difficulté à dissimuler...

Vendredi. Le temps est trouble. Lourd. Le brouillard dense a des airs de velours et de pouding au caramel. J'ai faim et je suis écoeuré de tout ce qui rime avec curry. À la frontière, devant les militaires, je me hâte de déposer mon passeport sur le bureau (six contrôles entre l'Inde et le Bangladesh!) parce que ma main tremble. Encore une fois, qu'est-ce que je viens faire là? On étampe mes documents. Free to go! Bonne nouvelle. Mais mon visa expire le 06-06-06. Diable... 666!

L'autobus qui m'amène à Dacca évite à la dernière seconde un face-à-face avec un camion. Chanceux, je suis assis au premier rang, derrière le sans talent de con-ducteur, juste au bon endroit pour voir, quinze minutes plus tard, le terre-plein surgir de nulle part et arracher la moitié du pare-choc avant. Boum crash! L'autobus fait un gracieux 180 degrés et s'immobilise à quelques centimètres d'un fossé profond. Des passagers enragés bondissent en hurlant et attaquent le conducteur, d'autres s'interposent, les bancs se vident, c'est la bataille générale.

Je me dis que, si je sors de ce bordel vivant, plus jamais je ne serai un mauvais garnement. Dieu, fait de quoi! L'homme assis derrière moi se lève. Sombre individu, barbu, il a le profil du musulman tel qu'on pourrait se l'imaginer, voire full ben Laden. Sur un ton ferme, sans crier, il lance un appel aux belligérants: "De kessessa? Ar tevou la! Padi Zafir a Fir Divan Lah Vzit!"

De l'arabe? Entoucas, ça fonctionne. Le combat stoppe dans la seconde, et en silence, les gens retournent s'asseoir (l'air honteux, ma foi!). L'homme- le sauveur- pose la main sur mon épaule. Ses yeux sont étonnamment doux. Sa voix aussi. "Are you OK, brother?"

Trois jours plus tard, moi aussi, j'avais honte: tout ce que je m'étais laissé convaincre de croire au sujet des musulmans devait prendre le bord de la poubelle.

Dans une mosquée

J'avais passé l'avant-midi à la mosquée Kakrail avec un groupe de tabligh jamaat (j'entame les recherches sur ce groupe pan-islamiste) et je marchais sur un nuage. L'homme de l'autobus, le docteur Moustafa, chirurgien d'Arabie saoudite (et cousin du roi...), m'y avait invité. J'avais d'abord refusé, "de peur de déranger". Il a insisté en me disant ("Kestufela! Te bin tata!") que j'allais peut-être passer à côté d'une chance inouïe et, j'ignore pourquoi, je l'ai cru. Bravo. Je n'ai jamais été aussi bien reçu de toute ma vie. Comme un prince. Comme un frère.

Je me pince. Est-ce réel? Je suis assis dans une mosquée, au milieu d'une centaine de musulmans, à boire du café arabe (délicieux) et à écouter l'Alim (docteur de la foi et nom au singulier de "ulema", amis cruciverbistes). "Ne regarde pas l'individu, vois l'islam. Musulman signifie "soumis à Dieu". Un musulman est voué à l'amour de son prochain. Les extrémistes ne sont pas des musulmans: ils sont des mécréants."

À mon départ, les accolades sont trop nombreuses pour ne pas être vraies. Les poignées de main trop chaleureuses. Les regards trop tendres.

"Ti Arvin Drah!" me crie le Doc à la fenêtre, la main sur le coeur. Oui, je reviendrai... Et ce sera le début d'une étrange histoire.

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