La Presse
4 mars 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 81

Un urgent besoin d'Aïd

La célébration de l'Aïd el Kebir (version française de Eid-ul-Azha!) dans le monde musulman en est une d'amour et de partage, et pareil à notre Noël, un prétexte idéal pour réunir la famille autour d'un bon repas chez papa et maman. Au Bangladesh, cela se traduit par un brutal mouvement de masse des centres urbains vers les campagnes et, conséquemment- parce qu'ils sont 145 millions!-, par une congestion indescriptible des transports. Pensez au métro Pie IX après un show de Pink Floyd au Stade, et déployez le bordel sur l'ensemble d'un pays. Plus rien ne fonctionne! Les gens, désespérés de se rendre à leur village à temps, s'accrochent aux autobus, pendent aux fenêtres des trains ou s'entassent dans des cales de bateaux pourris, au risque de ne pas se rendre du tout. Statistiquement, le Bangladesh est le pays où meurt le plus grand nombre de personnes par kilomètre "voyagé". Manifestement, cela n'a pas l'air de leur faire peur.

Pour la famille Haque, se réunir ne représente aucun problème: toute la famille habite sous le même toit! Les mononcles, les matantes, la grand-mère, les petits-enfants, les cousines, envoye donc, tous partagent l'espace cuisine-salon-salle à manger du rez-de-chaussée et occupent les multiples chambres à l'étage. La maison est plutôt grande, mais quand même... ils doivent être au moins 50! Tous là, dans le corridor, à me dévisager.

Jalal me présente au groupe (Salah Sé Brune Di Kibec Sti!) et tente de m'expliquer les liens qui les unissent. "Lui, Aziz, c'est le mari de ma soeur Nicha et, elle, c'est Parmine, sa soeur, qui est mariée à mon oncle Pit (?), qui est le cousin de Mrissa, le père du petit gars qui t'a lancé le canard en caoutchouc par la tête quand t'es entré dans le salon." "Ah oui... Le petit Motahdzi."

Après la séance de poignées de mains sincères et de chaleureuses tapes dans le dos, Jalal me présente enfin la reine du logis, la maman! Aaaah!!! Le tablier plein de farine, tout sourire, elle sort de la cuisine, la belle grosse madame et, pendant une fraction de seconde, sans doute étourdi par le bonheur et les effluves de tarte à la papaye, j'ai le feeling qu'elle m'ouvre les bras, "allez petit!", comme le ferait une maman de par chez-nous qui voudrait vous squeezer les ouïes. Sans réfléchir (c'est le cas de le dire), je fonce, je la pogne par la taille et, en lâchant un gros "Mama!", je lui colle deux becs sur les joues. Smick smack.

Gros cave. En pays islamique, on lapide ceux qui envoient la main à la voisine... Ici, un étranger n'a pas le droit de parler aux femmes! Moi? Pff! Je les embrasse.

Devant la maison, les vaches arborent de jolis colliers en fleur. Elles ne se doutent pas que, dans quelques minutes, leurs entrailles seront répandues sur le pavé et que leur sang coulera comme l'eau d'une pluie torrentielle dans le dalot d'une allée de bowling de l'Enfer. C'est le genre d'images qui me traverse l'esprit pendant les six sombres secondes de silence musulman qui suivent ma maladresse... juste avant que la pièce ne s'illumine de l'éclat de rire de maman. Génial! Ils ont le sens de l'humour. Cette fois-ci.

La cérémonie du sacrifice et du dépeçage des bêtes dans la rue se déroule exactement comme vous l'imagineriez. Du sang partout, des plus pauvres que pauvres qui s'emparent des tripes et qui les vident de leur merde pour en faire des boyaux, des enfants sales qui jouent à la balle aki avec des testicules de boeuf. La suite est plus intéressante. Chez les Haque, pendant toute la journée, se succèdent à la porte quêteux et démunis, qui viennent déguster un plat chaud ou quérir un sac de viande fraîche. De parfaits étrangers, souvent crottés à mort, qu'ils laissent entrer chez eux et nourrissent généreusement.

"Faites-vous ça au Canada?" me demande la femme de Jalal. "Non, nous sommes trop égoïstes", que je lui réponds sans hésiter, au-dessus de la mêlée.

"Toi, me laisserais-tu entrer chez toi?"

"Euh..."

L'hésitation me trahit. Elle sourit.

Bruno, l'apprenti-affranchi, t'as encore du travail à faire, mon ami... Mais ne désespère pas! La semaine prochaine, le Doc va s'occuper de toi.

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