Le deuxième rassemblement musulman du monde en importance- après le Haaj à La Mecque-, est le Biswa Ijtema. Il se déroule pendant trois jours, une fois par an, à Dacca au Bangladesh. Cinq millions de musulmans... et moi, et moi, et moi... Le Docteur M et sa bande de Tablig Jamaat- j'ai découvert entre-temps que les Tablig, dans l'exercice de la foi, seraient l'équivalent des Témoins de Jéhovah du monde islamique (des sérieux!)- m'ont invité à passer les trois jours avec eux. J'aurai un petit lit dans le coin (avec moustiquaire, je l'espère, parce que l'événement se tient aux abords de la rivière Kissanlamardh, et y a de la bibitte...).
Comment je me sens à l'idée de me retrouver seul et très catholique au milieu de millions de barbus qu'on associe plus aux explosifs qu'à la foi? J'ai la chienne. Vous auriez pas peur, vous? Me semble... À l'entrée du site, j'hésite une seconde. Devant moi, une marée humaine. Rien que le temps de m'arrêter pour constater que je suis un tout petit Blanc très imberbe, et 40 personnes ont stoppé pour me dévisager. Je dis 40, mais ça ressemble plus à 60. Puis 80. Puis 100.
Un homme vient me serrer la main (y aura pas de femme dans l'histoire). Après l'usuel "What your Country?" il m'embrasse en me disant "Merci d'être ici. Merci de ne pas avoir peur de nous." S'il savait.
La suite? Incroyable! Une file d'attente de musulmans qui veulent m'embrasser!! Ça m'a pris au moins deux heures (120 minutes) pour me rendre à la tente de mon ami le Docteur M (un chirurgien d'Arabie Saoudite), deux heures pendant lesquelles j'ai serré plus de mains qu'un politicien en campagne électorale (mais j'ai pas embrassé de bébés).
Après avoir enfin rejoint M et sa suite saoudienne- qui habitent la plus belle tente avec les plus beaux tapis-, je m'assois pour boire un café arabe et jaser avec un... prince! Pas le chanteur feluette: un vrai prince, d'allure impeccable, aux gestes raffinés, vêtu de soie blanche des pieds à la tête; un homme d'une beauté précieuse, rare, sensationnelle; un gars qui "dégage", comme qu'on dit. L'admirable, c'est que ce prince magnat du pétrole gâté par la nature qui l'a fait superbe et riche comme Crésus, ne s'en vante pas une seconde: il est trop occupé à vous écouter.
Le besogneux de Rosemont que je suis en est très très impressionné. Moi avec ma petite job et ma grand gueule- toujours à essayer de faire le smatte avec "Je suis chroniqueur de voyages, prout prout, ma chère, et ça fait deux ans que je voyaaage", et "Je faisais de la télévision, moi, Madaaame", je me hais! Je suis en présence d'un des individus les plus nantis de la Terre qui n'en a rien à foutre de m'éblouir avec ses palais de contes des Milles et Une Nuits et ses habits cousus d'or.
Sans dire un mot, il me donne une magnifique leçon d'humilité. Je n'ose même pas m'imaginer dans ses souliers. Je serais tellement imbu, suffisant et alouette. Toujours la même question: comment fait-on pour se débarrasser de l'ego (et je ne parle pas de la gaufre)? "Tu viens prier avec moi?", qu'il me demande, le prince, alors que l'imam fait l'appel à la prière. Le Docteur me tend les mains. "Viens, on va te passer les habits." J'ai un vertige. C'est peut-être la réponse.
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