La Presse
25 mars 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 84

La poubelle du monde

Vous savez ce que font les compagnies de marine marchande avec leurs vieux navires quand vient le temps de s'en acheter des neufs? Ils les coulent, vous dites? Peut-être! J'avais jamais pensé à ça... En tout cas, ceux qui ne les coulent pas les envoient dans un cimetière de bateaux (RIP), où des individus les déboulonnent et revendent le métal en pièces détachées. Jusque-là, ça va?

Pas du tout.

Jouons à un jeu: fermez les yeux et imaginez de l'eau sale. OK? Maintenant, rouvrez vos yeux (Comment vous avez fait pour lire la dernière phrase, les yeux fermés?!?). Refermez les yeux et imaginez-la encore plus sale... Imaginez-la noire, avec des balounes brunes et du "schnu" en décomposition qui flottent dessus... Ça pue? Parfait! Maintenant, construisez une ville autour, toute en tôles rouillées et en restants de bouts de morceaux de patentes de dépotoir et, quand ça c'est fini, prenez du monde tout nu dans la rue et asseyez-les sur le trottoir. À l'horizon, posez des carcasses de navires. Cachez le soleil.

Vous êtes à Chittagong, la poubelle du monde.

Il y a en Inde, dans le Gujarat, un cimetière de bateaux. Mais depuis que Greenpeace y est débarqué avec des caméras cachées, impossible de le visiter. Dans le cas de celui de "Shit-tagong", au Bangladesh, paraît que c'est encore possible...

Le conducteur du tuk-tuk n'y croit pas. Il veut retourner au village après que les deux premiers chantiers nous aient sèchement refusé l'entrée. J'insiste pour poursuivre. Sur une quinzaine de kilomètres, jamais je ne croirai qu'aucune des dizaines d'entreprises de récupération n'aura pitié d'un pauvre touriste canadien perdu.

Bingo. Au troisième site, un jeune contremaître veut bien me laisser entrer (pour 100 takas), à condition que je demeure à bonne distance des travailleurs. "Dangerous!", qu'il me crie au-dessus du bruit des machines.

Dangereux, tu dis? Partout, les immenses morceaux de navires chambranlent et menacent de vous tomber dessus, et le taux de toxicité du sol boueux doit atteindre des sommets tchernobyliens. Les ouvriers, pieds nus, découpent du métal, en bedaine, pas de casque et sans lunettes de protection; des ouvriers, qui, malgré l'horreur de leurs conditions de travail, ont tous le sourire fendu jusqu'aux oreilles. Pourquoi? Parce qu'ils ont une job - une rareté dans le coin -, et les conditions, oubliez les conditions: on parle quand même de deux dollars par jour.

Bien qu'on m'ait permis d'entrer sur le site, je ne suis pas à l'aise avec l'idée d'être qui je suis, c'est-à-dire un journaliste qui prétend être un touriste en balade et qui fait de la photo en disant "oh! que c'est beauuu!". Et j'ai le sentiment incommode que je serai démasqué (battu et enterré) parce que, comme vous le savez déjà, je suis un piètre acteur.

Je serais un pire espion.

C'est la marée basse, alors j'en profite pour sortir au large (dans deux pieds de boue verte) pour prendre mes photos avec plus de discrétion. Les mots "désastre écologique", "catastrophe environnementale" et "patates frites" me viennent en tête. Je pense souvent aux frites, ces jours-ci. Me semble qu'une bonne poutine... Miam! Le pire, c'est qu'à la maison j'en mange pas. Mais là, tout de suite, je donnerais au moins 200 takas (3 piasses) pour être ailleurs, en train d'en manger une. Et surtout pour être ailleurs. Parce que je n'ai pas parcouru vingt mètres dans la bouette que, de la rive, un monsieur à cravate (le patron!), flanqué de deux gardes armés, me hurle quelque chose qui sonne comme "Viti Bin Kris Ton Kin Dsitt, Eul Kass!", et je sens que je vais en manger une, anyway...

Vite, je me fourre l'appareil photo dans les culottes et, doucement, je m'approche des furieux, avec ma meilleure face d'innocent. "Don't shoot! I am Tite-Dent!" Dans le temps de le dire, les deux gorilles (Subito et Presto!) m'ont ramassé par le collet et m'ont sorti cul par-dessus tête. Ouste!

Je me suis relevé et je leur ai dit en français, sur un ton comme si je m'excusais:

"Ça a même pas faite mal, les fillettes."

Ils ont refermé la grille, satisfaits.

Moi aussi.

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