La Presse
1er avril 2006, cahier Voyage

Blanchet, Bruno

LA FROUSSE AUTOUR DU MONDE - 85

Bye-bye, Bangladesh

Avant de quitter le joyeux pays, je suis descendu au sud faire trois jours de croisière dans les Sundurbans, un immense marais à mangroves- le plus gros du monde, y paraît-, où l'on trouve une grande réserve de tigres- la plus vaste de la Terre, que ça a l'air. Excitant, hein?

Sur le bateau (le Bellah, laid comme un pou), pour la première fois de mon séjour, j'ai rencontré des Bangladais nantis. Pour la plupart, des étudiants universitaires qui profitaient des vacances pour sortir faire du chain smoking en croisière. Trois paquets par jour, et des Dunhill à quatre piasses le paquet (les ordinaires coûtent 30 sous pour 20). Mais ils ne boivent pas et ne prennent pas de drogue. Ils boivent du Cola et mangent des chips. Un Bangladais riche se remarque d'ailleurs assez facilement: il est obèse et en est fier.

C'est le cas de Gazou, 20 ans, un nerd typique avec lunettes de corne et tout le kit, étudiant en physique à Dacca et tête de Turc du groupe sur le bateau. C'est pas mêlant, Gazou (son vrai nom est kekchose comme Radai, mais Gazou lui va si bien) fait rire de lui en permanence. Mais il est patient, toujours gentil, et je suis sûr qu'au fond ses amis l'aiment bien. Quoi que...

Après deux jours de marche en forêt, nous n'avions vu que des crocodiles, des troupeaux de daims et de magnifiques oiseaux (je me plains!), tandis que les tigres tardaient à se manifester. Le fait que le guide parlait beaucoup trop fort (je le soupçonnais d'avoir peur, parce que le danger aux Sundurbans est réel: à chaque année, des dizaines de cueilleurs de miel s'y font bouffer par des tigres. Toujours des pauvres types, sans armes, dont le seul moyen de défense est de porter un masque à face humaine derrière leur tête, en espérant que le tigre ne les attaquera pas s'il se croit observé...), et le fait que deux gardes avec carabines nous accompagnaient en sifflant bruyamment (d'habitude, l'un dort sous un arbre pendant que l'autre s'amuse à se rentrer le petit doigt dans le canon de son arme et à le ressortir en faisant POP!) n'étaient sûrement pas étrangers à l'absence de tigres. Soudain, des traces fraîches de félins. Des vraies! Une maman et son petit.

L'intensité monte d'un cran. À la queue leu leu, nous suivons en silence la piste des animaux. J'y songe... En silence? Non mais, c'est maintenant qu'il faut faire du bruit! Un cri retentit derrière. "AAAAH!" La marche s'interrompt. Dans les visages, un mélange d'inquiétude et d'excitation. Que se passe-t-il? Allons-nous voir un tigre du Bengale? Va-t-il nous dévorer vivants? Un des jeunes arrive en courant. "Au secours! Quelqu'un s'est pris le pied dans une trappe à tigres!" Nous nous précipitons à la rescousse. Sur les lieux, nous constatons qu'effectivement, quelqu'un a posé le pied dans une trappe, qui s'est refermée sur son mollet- sans toutefois le blesser parce qu'il ne s'agit pas d'un truc en métal avec des dents comme dans les cartoons mais plutôt d'un tuyau de métal arrondi destiné à arrêter l'animal sans lui faire mal- et que, oh surprise!, ce quelqu'un, c'est Gazou. Autour de lui, ses amis rigolent. Gazou n'a pas l'air de la trouver très drôle. Surtout qu'une idée de génie nous a tous frappés à peu près en même temps et que, dans les conversations, "piège à tigres" s'est brusquement transformé en... "piège à bouffe pour tigres"!

"Minou, minou! Viens manger, Minou..."

Comprenez! Deux jours sans tigre puis, subitement, des traces fraîches et un Gazou bien dodu qui ferait un excellent appât... C'est un cadeau d'Allah! "Aidez-moi!" supplie le pauvre garçon. "Qu'est-ce que tu nous donnes en retour?" lui demandent ses amis qui voient là une excellente occasion de le faire chanter. "Un paquet de cigarettes!" répond le piège. "Deux!" lui gueule ses copains.

Le guide s'interpose. "Hey! Arrêtez de niaiser!" Silence dans la foule. Il se penche pour débloquer le piège. "Un paquet, c'est bien assez!" Éclat de rire général dans la brousse.

En catimini, Gazou sourit.

Voilà. Mon cher Bangladesh, je ne suis pas très bon dans les adieux, alors je te dirai simplement merci.

Tu as changé ma vie.

Retour